La plus précieuse des marchandises – un conte, de Jean-Claude Grumberg

12 Oct

Lu par…Philippe

Trois

 

 

 

 

Résumé

Il était une fois un pauvre paysan et une pauvre paysanne qui n’avaient pas d’enfant. Ils vivaient à l’orée d’un bois. Il faisait froid, il faisait faim, c’était la guerre.

Il était une fois un convoi de wagons à bestiaux qui transportait des gens. Parmi ces gens, un couple et deux nourrissons.

Ces débuts de contes vont se rencontrer : à un ralentissement de voies, un châle est lâché du wagon par une main désespérée. La pauvre paysanne accourt. Emmitouflé dans le châle, un des nourrissons. Elle ramasse « la plus précieuse des marchandises ». Vous en êtes à la page 26 sur 103.

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature de camps

Pourquoi existe-t-il une littérature de camps ? Un des paradoxes du devoir de mémoire est qu’il doit lutter sans cesse contre l’habitude né du ressassement du récit, qui implique une perte de son pouvoir évocateur. Pour que la mémoire reste vive, le récit doit « innover », malgré des faits historiques figés voire sacrés. Il lui faudrait donc faire œuvre de littérature, ce qui est à la fois ardu et gênant, car « comment faire de la fiction sans insulter les morts ? » (marronnier à retrouver ici ou ici ou encore et même dans des caméo). « Faire vivre » le récit de la Shoah par le renouvellement des formes devient donc, avec le temps et l’habitude, une ambition acceptée, parfois louable mais toujours casse-gueule.
Littérature enfantine, BD, manga, roman fantastique, vaudeville, voire récit érotisant (cf notre accessit 2017 « camp de la petite mort »)… vous pouvez y aller ! Si un genre existe, il a déjà traité des camps de la mort, et pas toujours avec réussite. C’est une sorte de Règle 34 de la littérature.

Et pourquoi passe-t-elle ici par un conte sur la shoah ? Par souci d’efficacité (un peu pompier). Car en l’occurrence, avec La plus précieuse des marchandises, c’est le retour d’une variation late-90ies du récit de camps : le double effet Kiss Cool né du décalage entre réalité sordide et description naïve, tendre ou loufoque, empruntant tantôt au genre de la fable, du conte ou de l’histoire vue à hauteur d’enfant façon Jeux Interdits) – cf. La Vie Est Belle ou Train de Vie et ses 10 dernières secondes typiques.

Le train de vie pour Pau

Fidèle au genre qu’il s’impose, Jean-Claude Grumberg tient donc à ce que ce soit bien clair dès la première page : ce récit est « UN CONTE ». Donc en gros c’est « POUR DE FAUX mais pour de vrai dans le fond mais POUR DE FAUX mais le faux n’est-il pas plus vrai que le vrai ? ». L’auteur n’arrive cependant pas à faire l’économie d’un épilogue page 101 commençant par « Voilà, vous savez-tout. Encore une question ? Vous voulez savoir si c’est une histoire vraie ? », étrangement renforcé par un froid épilogue d’épilogue, intitulé « Appendice pour amateurs d’histoires vraies », dans lequel il répond de manière vénère-préventive à ses possibles détracteurs. Ce bref « Appendice » n’est
d’ailleurs pas inutile car, comme dans l’épilogue de Train de Vie, il mène au bout le projet de ce récit : faire un détour par la fiction pour redonner de la vitalité à la mémoire.

En ce sens, ce conte atteint son objectif après quelques très belles pages, malgré des maladresses : des tics agaçants « pour faire récit oral* » et une écriture inégale, tantôt très fine** tantôt bien lourde***. On notera aussi l’hésitation de Grumberg à rester dans le style « naïf » des premières pages, ce qui est pour le meilleur tant l’auteur assume mal la poétique propre au conte****. On lui pardonne : il est toujours bon de se rappeler avec force qu’il existe un combat entre l’ombre et la lumière, et que nos actes nous font chaque jour choisir un camp. La littérature sert aussi à ça.

Citations

*et ***et **** « Dans ce grand bois régnait grande faim et grand froid. Surtout en hiver. En été une chaleur accablante chassait le grand froid. La faim, elle, par contre, était constante, surtout en ces temps où sévissaient, autour de ce bois, la guerre mondiale. La guerre mondiale, oui oui oui oui oui. »

** « La mort ne vint pas et la délivrance se présenta à lui sous la forme d’un soldat étoilé de rouge et dont les yeux exorbités témoignaient de l’horreur qu’il venait de découvrir. Après avoir constaté que le cadavre qui le dévisageait vivait encore, le jeune soldat lui glissa le goulot de sa gourde dans la bouche et quelques biscuits dans les mains, puis il le prit dans ses bras, l’arrachant au tas de mourants, et le déposa devant la baraque, sur un bout de terrain sans cadavres, sous le soleil du printemps renaissant. »

Jurés essayant de libérer la littérature de camp de ses propres limites.

Orléans, de Yann Moix

2 Oct

(Absolument pas) lu par… Bérénice

 

Que les choses soient claires, je n’ai pas lu Orléans, pour la bonne raison que je refuse de donner un seul euro à Yann Moix et qu’aucun autre juré ne s’est fait offrir ladite chose par son libraire.

Toutefois, j’ai grandi à Orléans (chacun ses tares) et je ne laisserai à personne d’autre le privilège de détester cette ville.

« Orléans, ville du néant », comme on dit là-bas, mais si je veux, et quand je veux. Yann, reste à Paris.

 

Jeanne, patronne d’Orléans, pucelle mais virile.

Transparence, de Marc Dugain

1 Oct

Lu par… Gaël

Moustache Jeanne Calment

 

 

 

 

En 2068, une femme entre deux âges, installée en Islande, monte une start up avec l’objectif de réussir à atteindre la vie éternelle. Elle y parvient, dame le pion à Google, rachète la moitié de l’économie mondiale, devient une sorte de gourou et est reçue par tous les grands de ce monde.

Humour de start-up (ne se retrouve pas dans le livre, quel dommage)

Voilà, en deux lignes, l’intrigue. Mais en fait vous savez tout, le roman n’a pas plus d’idées que ça, en dehors de deux mauvaises pirouettes enchâssées l’une dans l’autre aux dix dernières pages, qui achèvent de mettre tout l’édifice par terre en le dégonflant (je vous laisse imaginer les contorsions qu’implique ce procédé littéraire, et vous épargne lesdites pirouettes au cas vous liriez ce livre ; il n’y a pas beaucoup de surprises, je ne vais pas vous les gâcher). Pour meubler les deux-cents pages, l’héroïne (ou l’auteur, allez savoir, avec toutes ces incroyables pirouettes) nous inflige une série de diatribes téléphonées et convenues. Chaque chapitre correspond ainsi à l’invitation par un grand de
ce monde, auquel la toute puissante prophétesse se sent libre de délivrer ses quatre vérités. On a ainsi droit à des discours prétentieux sur l’état du monde, les conséquences de la révolution numérique qui rend les rapports humains superficiels, l’égoïsme des Etats-Unis de Donald Trump (cinquante ans après elle n’a toujours pas digéré son élection), la vacuité du projet transhumaniste de Google, et enfin l’église catholique. Le tout est assaisonné des citations favorites de Marc Dugain, de Camus à … .

Voilà, c’est très ennuyeux. Il y a de très bons livres d’anticipation qui ont raconté tout ça beaucoup mieux, écrits par des gens qui ont réfléchi à ces sujets mais également à la manière dont on peut raconter une histoire intéressante. Leur grand avantage, c’est qu’on y est touchés et émus et qu’il en vous en restera plus que de cette compilation d’éditoriaux réactionnaires (car le grand malheur de ce livre, c’est qu’en étant d’accord au fond avec beaucoup d’analyses, en le refermant j’ai l’impression d’avoir passé une après-midi avec un nonagénaire aigri).

Une leçon de vie

Avant que j’oublie, de Anne Pauly

26 Sep

Lu par… Bérénice

Très mouillées

 

 

 

Avant que j’oublie est le récit du deuil d’un père. C’est l’histoire, le compte-rendu, du lent travail d’acceptation et de construction personnelle que la mort de son père, ancien alcoolique, humain touchant et plein d’humour mais aussi créateurs des brumes d’une enfance vécue dans la peur, ayant passé toute sa vie à Carrière-sous-Poissy, provoque. C’est aussi l’histoire de l’intimité du deuil, et de comment, au sein même d’une fratrie, on s’accroche ou non à différents souvenirs et de ce qu’on choisit de construire et de garder, lorsque cela est encore possible.

De subtils mots se posent sur l’ahurissement de ce deuil et sur l’injonction à « le faire », et vite si possible, passer à autre chose enfin. Ces mots là s’inscrivent avec douceur, même dans les accès de rage, et décrivent le besoin de pause quand tout avance, et quand bien même on continue, aussi, à mener ses combats (la résistance et la lutte contre les tombereaux de merde générés par les réactionnaires de tout bord dans le cadre des débats du mariage pour tous).

« Pourtant, seule, je ne l’étais pas : il y avait ma fiancée, si joyeuse, et le cercle apaisant de mes amis sincères qui, pour certains, avaient tout de même tendance à oublier qu’on ne se relève pas de ça aussi vite qu’une grippe. Je ne leur en voulais pas : ils souhaitaient que j’aille mieux, mais je ne pouvais pas aller plus vite. »

En parallèle, l’absurdité de la mort et de ses laquais, comme l’obligation légale de la présence d’un représentant de l’Etat lors de la fermeture du cercueil, prête au fou-rire et au décentrement.

C’est cet écartèlement entre l’humour qui est partout et la mort, qui elle aussi est partout, qu’Anne Pauly transmet avec justesse et émotion.

Le saviez-vous ? Deux maires successifs de Carrières-sous-Poissy ont admirablement porté la moustache. Ici le millésime 1947.

Le tri des tiroirs d’une maison vide et le vertige que provoque la fin d’une vie est palpable. Alors que pourtant je n’ai rien à trier, et que je n’ai pas non plus vécu d’enfance en banlieue parisienne effarée par un père alcoolique, j’ai beaucoup pleuré en lisant Avant que j’oublie. Mon père est décédé il y a un mois et, en toute autre circonstance, j’aurais aimé ce livre, beaucoup (et pas seulement parce qu’il est publié chez Verdier). Là, il m’a en plus chuchoté à l’oreille une compréhension de mon intimité que je n’ai retrouvé chez personne. Et j’ai pleuré de lire qu’on pouvait transcrire aussi bien l’émotion ressentie à une phrase si grossière et maladroite que « Je vous en prie, Mademoiselle, perdre son papa ça n’est pas rien. » et à la si grande délicatesse de la lettre de Juliette, amie d’enfance du père, que je ne citerai pas ici pour offrir l’émotion de pouvoir la lire pour la première fois à la page 111.

Si je ne mets que 4 moustaches, bien que frisées sous l’effet de l’humidité, c’est qu’il faut bien même dans la peine être une indécrottable snob : j’en ai ma claque des citations de Bartleby et je me suis laissée le droit d’être agacée, I would rather not to, même traduit ça me hérisse, gnagnagna Melville ohlala quel écrivain regardez je l’ai lu, haha incroyable non. Mais comme une toute petite phrase ne devrait pas systématiquement valoir une coupe aussi franche (quoique…), l’honnêteté m’oblige à avouer que je ne suis tout simplement pas sûre de pouvoir décerner la moustache maximale en cette saison 2019.

Et voici le millésime 1959. A vos votes pour désigner votre préféré (tapez 1 en commentaire pour le premier ou 2 pour le second)

 

Civilizations, de Laurent Binet

19 Sep

Lu par… Gaël

Doublé mexicain (on ne confond pas les incas et les mexicains, il y a vraiment des mexicains)

 

 

 

 

 

Ce livre est un grand What If ? Que se serait-il passé si, au lieu des Européens débarquant sur les rivages inconnus des Amériques à la fin du 16 ème siècle, le contraire s’était passé ? Cette saga titanesque est narrée en quatre courtes parties : les aventures de la fille d’Eric Le Rouge au 12 ème siècle, qui apporte le fer, le cheval et la variole aux Mexicains et aux Incas, ainsi que la foi en Thor ;
des extraits de l’hypothétique journal intime de Christophe Colomb, devenu un loser de première qui ne reviendra jamais des Caraïbes ; la chronique d’Atahualpa, conquérant de l’Europe, qui est de loin le cœur du livre ; et les aventures de Cervantès, quelques années après la mort d’Atahualpa, dans une Europe en cours de stabilisation.

 

Les terribles Quechuas envahissent l’Europe

J’ai lu ce roman à travers un processus en quatre étapes.

Un : la quatrième de couverture. L’auteur a trop joué à Civilisations, le mythique jeu vidéo, seule explication de ce Z incongru. Il a kiffé écraser les Espagnols avec ses unités précolombiennes, ou au contraire il a trop souffert des assauts précoces conduites par Huayna Capac en début de jeu ? Va savoir. Puis il a lu Jared Diamond et là il s’est dit qu’il y avait une trop bonne idée de livre. Peu prometteur, en somme.

Deux : la lecture. Il y a quelques idées sympas, et une belle documentation sur l’Europe du milieu du dix-septième siècle, période historiquement faste entre Réforme, naissance des Etats-nations et cristallisation des grandes monarchies, affrontements coloniaux. L’Europe vivant les derniers spasmes d’un moyen-âge qui ne veut pas mourir, suspendue au seuil de la modernité.

Trois : il y a quand-même pas mal de défauts… les trois principaux, pour essayer d’être synthétique. D’abord, le projet « idéologique » du livre, qui semble généreux et européo-décentré, est en fait desservi par le propos. Certes Atahualpa détrône Charles Quint, devient Empereur des Romains et conduit de belles réformes visionnaires. Mais tout ça n’est possible que parce que des Européens lui ont apporté le fer, des caravelles pour traverser l’Atlantique, des souches virales permettant d’acquérir une immunité (il a lu Jared Diamond, on vous dit). Plus tard Atahualpa découvre la monnaie, et les écrits de Machiavel. Au final, ce qui triomphe, c’est le génie européen. Ca n’est pas vraiment une histoire alternative, juste une suite de hasards ponctuels. Et au passage, cela occasionne un procédé poussif, incarné dans les deux premières parties, permettant d’expliquer comment les Européens ont apporté les graines de ce génie outre-Atlantique.

Le deuxième défaut, qui semble être une tendance 2019, c’est qu’il n’y a pas vraiment d’histoire. Le cœur du livre narre les succès d’Atahualpa, mais à bride abattue. Pas le temps de développer une intrigue ou une péripétie. Ca va trop vite, il n’y a aucun suspens, et on s’ennuie. Je pense que cette tendance est une conséquence annexe de la découverte progressive par les auteurs « sérieux », à savoir de littérature blanche, des sous-genres : science-fiction, uchronies, dystopies, histoires alternatives. Ils découvrent des genres qu’ils ne connaissent pas et refont toutes les erreurs de genres aux limites désormais bien balisées et qui ont engendré des auteurs talentueux. Une de ces limites – de beaux développements sur ce sujet dans l’interview de Patrick K. Dewdney ici – est la tentation de vouloir raconter son univers, plutôt qu’en faire la toile de fond d’histoires. Il aurait fallu que Binet accepte de raconter une petite histoire dans son grand univers, ou alors qu’il écrive le Trône de Fer (ou Fortunes de France). Mais là on rejoint un autre travers possible de l’auteur sérieux français, sa relative fainéantise.

Dernier défaut, le clin d’œil permanent. On voit l’auteur venir avec ses gros sabots quand il décrit coutumes et monuments célèbres de l’Europe avec le regard décalé des Incas. L’astuce fonctionne une ou deux fois, mais sur deux-cents pages c’est lassant. Le paroxysme est atteint dans la quatrième partie, où Cervantès rencontre Le Greco puis loge chez Montaigne. Le name dropping ne suffisant pas à se hisser à la hauteur de ses idoles, Laurent Binet suit par-dessus le bastingage Adrien Bosc.

Et donc, quatrième phase de cette lecture : rallumer son ordinateur, démarrer une bonne partie de Civilisations (le jeu a été traduit depuis 1984). C’est le conseil que je vous donnerais, si vous voulez consacrer quelques heures au destin alternatif des Incas.

Huayna Capac, toujours à vous demander des technologies !

Déployer, de Douna Loup

4 Août

Lu par… Bérénice

Recroquevillée

 

 

 

 

Avez-vous déjà lu le journal intime d’une hypo-khâgneuse doublé de la prétention d’une plasticienne en résidence ? Moi oui, maintenant que j’ai lu Déployer.

Certes, cela se présente joliment et se vend probablement bien dans les meilleurs librairies parisiennes : aux éditions ZOE, dans une couverture un peu sac de couchage mais en papier brillant, sept feuillets indépendants, « à lire dans un ordre aléatoire » nous enjoint la quatrième de couverture. Bel effort pour faire semblant de donner de la liberté aux lecteurs, trop heureux de transgresser le sacro-saint objet livre. A la réflexion, la jaquette se rapproche de l’étui, notamment pénien, en raison de la forte odeur de masturbation intellectuelle qui se dégage de l’ensemble.

L’éditeur promet également 5040 possibilités de lecture. Si cela est mathématiquement exact, il m’est vertigineux de penser que quiconque pourrait s’attaquer 5039 fois supplémentaires à cette lecture. Voici un schéma plus réaliste de la motivation d’un lecteur en quête de défi :

Avec une grosse motivation de base

 

J’ai attentivement lu l’ensemble, une seule fois. Je n’exclus pas de n’être pas le public des atermoiements petit-bourgeois en matière d’amour conjugal. Une fois qu’on a décidé de prendre un amant, so be it et ne tentons pas d’en faire un drame durassien dans tout ce qu’il y a de moins intéressant. La vacuité des relations entrecoupée de la pauvreté des réflexions me lasse, et l’effort de style devrait s’accompagner du commentaire de l’éditeur suivant : « la voix la plus intéressante de sa génération ».

Que dire en effet de « Un couple est une bête en mouvement, tant que le mouvement fait partie de la bête il y a de la vie, s’il n’y a plus de mouvement c’est E m p a i l l é ». C’est presque plus intéressant quand en quelques phrases : « je monte m’asseoir dans un café, écrire à côté de ma tasse brûlante » (attention c’est risqué), « j’ai rendez-vous avec Anna » (ne vous attachez pas, on ne la reverra pas, sauf si bien sûr vous suivez les conseils de l’éditeur auquel cas vous la reverrez de NOMBREUSES fois), « j’essaie de me concentrer » (moi aussi), « mais il y a pas d’échec » (c’est discutable dans ce contexte).

J’exagère, il y a parfois des moments plus palpitants comme : « Ce fut le bruit strident d’une sirène qui nous désunit ». Moi aussi parfois le babyphone m’interrompt en plein orgasme, je compatis.

Bref, tout ça c’est l’histoire de quelqu’un qui constate qu’en dix ans on change, même quand on est en couple, et que parfois on frémit pour d’autres. Looooooong bâillement et léger effroi face à ces gens qui considèrent qu’un des objectifs de la vie est de ne pas changer.

A un moment, page 26 ou 201 on ne sait pas, leur fille disparaît (spoiler, elle va revenir, ou peut-être est-elle déjà revenue, tout dépend de là où vous en êtes de vos 5040 tentatives). C’est l’occasion d’un des petits effets de style susmentionnés, admirez plutôt :

« Danis essayait de rester calme. Elle ne comprenait pas. Danis essayait de rester calme. Elly n’était pas calme. Danis essayait de rester calme. Elly était pascalme du tout. »

Pour ma part, je deviens trèsfâchée quand je lis ça.

Un peu plus tôt, on fait face à une claque littéraire : « et si définir devenait « dé-finir » ». » Laissez-moi vous conter une histoire de mon enfance. Quand j’étais en CP, je lisais les aventures de Lucas Ramel dans Pomme d’Api, une lecture qui a formé mon esprit critique, quand, à l’heure de la sieste, je me retrouvai plongée dans les affres de la perplexité. Lucas Ramel, me dis-je ? Mais on peut aisément dire Luc Caramel ! C’est absolument fou, cette capacité de la langue à être polysémique, me disais-je donc à six ans. Et cela pourrait-même ne rien vouloir dire, car si on répète Lucas Ramel très vite plein de fois alors cela n’a plus aucun sens !

5040 possibilités de se prendre une balle dans la gueule

Choisir dès lors qu’une des intrigues secondaires consiste en la narration de la quintessence de la morbidité de la religion catholique excède ma compréhension. « Perd-on quelqu’un parce qu’il est mort ? » se demande la narratrice, elle qui se dit également que « de toute évidence nous sommes malades de civilisation ».

Et c’est avec un poil de jugement que je me dis que la personne pour qui « il est à peu près impossible d’imaginer la mort de qui que ce soit, la mort d’un vivant » doit être bien benoîte.

Cette critique est-elle juste ou gratuitement sévère car l’autrice ne précise pas avoir eu le Prix Virilo 2015 pour L’Oragé ? Vous pouvez choisir de vous faire votre propre opinion, à de multiples reprises.

 

L’explosion de la tortue, d’Eric Chevillard

24 Avr

Lu par… Bérénice

Humide, puis sec, puis humide

 

 

 

 

Commencer cette année virilesque avec la critique du Chevillard 2019™ est soit de l’insouciance (et oserions-nous en faire preuve, ici, dans l’enceinte sacrée du Prix Virilo où le pinard est rouge comme le sang d’un juré fraîchement sacrifié sur l’autel du roman français car, enfin, si nous lisons, ne saignons-nous pas ?), soit une provocation (peut-être lisez-vous ma dernière critique avant ma mise à pied par un Président rageur et fulminant). Tirons un voile pudique sur mes motivations et en avant Guingamp.

Classiquement publiée aux très chics éditions de Minuit, L’explosion de la tortue est donc LE Chevillard. En soi, donc, un pari, puisque Chevillard est bien une année sur deux, sauf les quatre dernières années (ce qui fait donc huit).

Phoebe, notre héroïne malgré elle, est une tortue. Oh, une petite tortue, pas grand-chose, quelques centimètres carrés de tortue. Dite de Floride, elle a surtout transité par le quai de la Mégisserie (ici, c’est Paris) avant de s’abîmer dans le XIe arrondissement, rue Sedaine précisément. Si c’est un coin ma foi fort sympathique, biocoop à proximité et bars de quartier, c’est moins rieur pour une tortue. Surtout dans l’appartement du narrateur, un cas fabuleux pour la psychiatrie, qui a) vole les vieilles dames en EPHAD b) tombe amoureux de l’œuvre d’un obscur écrivain oublié, Louis-Constantin Novat, auquel il s’identifie totalement c) se dit oh tient pourquoi ne pas m’approprier l’ensemble de ses écrits d) part en vacances loin, longtemps, sans sa tortue.

Ca partait bien : notre auteur tue Phoebe. Deux fois. D’abord parce que son stratagème ingénieux consistant à abandonner Phoebe pendant un mois dans son aquarium, lui-même au milieu d’une baignoire remplie d’eau, est digne de mes stratégies de cantine quand je voulais reprendre du fromage : brillant, certes, marque d’un esprit supérieur, bien entendu, mais hélas marqué au sceau de l’incroyable bêtise des objets (ou des gens) qui ne coopèrent pas avec un plan qui leur échappe. Ensuite parce qu’à son retour, il assure la fin définitive de Phoebe en transperçant sa carapace de son pouce (il paraît que c’était involontaire, à d’autres) et, atteignant ses organes vitaux et faiblement palpitants, signe son arrêt de mort. Ce sont les pages introductives et c’est génialement répugnant.

Eric Chevillard emprunte, sans difficulté, la peau du raté et du fat à la fois, de l’écrivain qui se gargarise et moisit du même mouvement, recouvert d’une gangue de morgue et de supériorité. Démonstration implacable du syndrome de la Schtroumfette, le narrateur a su se faire habiter au mieux par Louis-Constantin Novat, écrivain du XIXème siècle aux rapports compliqués avec le monde, ses habitants, ses habitantes (et probablement sa mère). C’est peu de dire qu’ils étaient faits l’un pour l’autre.

Au gré des œuvres de Novat, redécouvertes, des péripéties  de vols de textes (rien de fou, n’oubliez pas que c’est le XIe arrondissement), Eric Chevillard nous glisse dans l’enfance saumâtre des deux hommes, fillettes écrasées par des taureaux, jeune fille tuée par une faux, lézards à la queue coupée. Torture ou leçon de choses ?

Hélas, Eric, Eric, Eric, j’aime les stylistes mais j’ai quand même failli laisser tomber à  plusieurs reprises. C’est l’excellence du style et le malaise permanent qui m’ont convaincue de reprendre ma lecture à chaque fois mais on n’est pas passé loin. La description de séduction de sa compagne par le narrateur valait, je l’avoue, ma persévérance.

En vérité, il faut le dire, Eric Chevillard prend son lecteur pour sa tortue et souffle l’humide et le sec, sans certitude que ça prendra tout à fait (et à contre-courant des idées reçues, pour une tortue, il faut que ça soit mouillé).

En somme :

+3 moustaches pour le roman, il est brillant, le style est incroyable et la pédanterie du XIXe (ou du XIe, je ne sais plus) au plus juste ;

-2 moustaches parce que, quand même, on s’emmerde ;

+1 moustache pour la rigolade quand elle arrive ;

+1 moustache parce qu’Eric Chevillard a, comme Sandra Lucbert précédemment, le bon goût d’écrire un roman qui se passe à moins de 100 m de chez moi (j’aime qu’on parle de moi).

Quand on aime les livres bizarres, c’est quand même vraiment bien

%d blogueurs aiment cette page :