Enfant-pluie, de Marc Graciano

11 Oct

Lu par… Bérénice

Mammouth laineux

 

 

 

 

Le Marc Graciano de l’année est merveilleux (chez Corti). Que ma passion pour sa plume ne vous laisse pas croire qu’au Prix Virilo, nous sommes partiaux à certains auteurs. C’est vrai mais nous les lisons avec une attention renouvelée (on était même un peu inquiets pour lui l’an dernier).

D’aucuns seront déçus (il n’y a pas de fromage de bite), mais un conte préhistorique, en voilà une vraie originalité depuis Jean-Jacques Annaud !

Enfant-pluie est un petit livre, un petit conte, de, oh!, peu de pages mais le monde y est caché.

Enfant-pluie est un enfant, il s’appelle ainsi car, au moment du passage en ce monde, la pluie faisait déborder les rivières, gronder le ciel et glisser la terre. Il est né aidé de deux mains, celles de Celle-qui-sait-les-herbes.

Un peuple s’interroge : que faisaient donc ceux d’avant de tout cet amas de pierres taillés ? Révéraient-ils leurs Dieu, quelles étaient leurs capacités intellectuelles, ces objets avaient-ils une utilité pratique, quelle grossièreté dans cette taille, enfin, disent tous. You know nothing, Johns Snows, répond Celle-qui-sait-les-herbes.

Et Celle-qui-sait-les-herbes emporte Enfant-pluie dans son voyage, apprentissage de la terre, du ciel, du vent et des ocres pigmentés.

C’est subliment illustré par Laurent Graciano.

L’écriture de Graciano s’est un peu modifiée, plus rapide que ses autres livres, il joue avec le passé et les anachronismes, les mots de notre époque et les rêves d’une autre (ou est-ce l’inverse), les gisements de pétrole et les grottes immaculées.

Encore.

Vitement entre deux pages, le désir.

Un élément perturbateur, d’Olivier Chantraine

10 Oct

Lu par…Charlotte

Panne de toner

 

 

 

Cette année, le jury du Virilo a décidé de se lancer dans des critiques courtes. Voilà qui exige de faire fi de ses agacements et sarcasmes, pas facile quand on a déboursé 20€ pour ajouter le dos d’un livre dans sa bibliothèque. Tentons.

Un élément perturbateur est le premier roman d’Olivier Chantraine, ancien cadre formé aux ateliers d’écriture de Philippe Djian à la NRF. Sur 278 pages (ce qui est beaucoup), Chantraine raconte l’histoire de Serge, un type de 43 ans qui vit avec sa sœur, a été pistonné par son ministre de frère pour bosser dans un cabinet de consulting et souffre par ailleurs d’hypocondrie.

L’intrigue est aussi croustillante que le personnage principal vend du rêve : Serge fait rater une affaire particulièrement stratégique à sa boîte – un dossier avec des Japonais, c’est dire s’il est important – or même protégé par son frère, l’affaire est tellement grave qu’il va devoir rattraper le coup. Pour l’aider dans cette tâche ardue, la présence de Laura ne sera pas de trop. Laura, c’est sa collègue aux dents longues et aux jambes infinies, ce qui ne gâche rien. L’éditeur annonce, c’est « une comédie enlevée au ton incisif, qui illustre le rapport totalement ambivalent de son héros à la réussite, à la famille, au couple, et à tous types de discours dominants. » Waouh, tout ça à la fois ?

Bon eh bien voilà, on y est. Il y a donc cette histoire avec les Japonais à démêler, parce qu’en fait – subtilité – il y a anguille sous roche, Serge ne fait pas tout foirer pour rien, peut-être même qu’il ne serait pas si looser que ça… D’ailleurs, Laura lui saute dessus sans ménagement dans le local de reprographie. Cette scène ayant provoqué pas mal d’émois au sein du jury, en voici un extrait :

10 000 photocopies de ce fichier, voilà pourquoi il faisait si chaud dans cette pièce.

 

« Cette photocopieuse dégage une chaleur infernale qui ne risque pas de calmer mon désir de faire l’amour avec elle sans attendre une seconde de plus. Miraculeusement, c’est exactement ce qui se passe, à son initiative. »

C’est tout de même une sacrée chance d’avoir été pistonné dans la seule boîte de l’hémisphère nord où la bombe-atomique- hyper-ambitieuse- et-un- peu-méchante-comme-dans- les-films en pince pour le looser officiel de l’étage. Enjoy, Serge (ce qu’il va faire dans un instant).

 

« De mon côté, je fais valser ses collants à ses pieds et arrache d’un coup sec sa petite culotte comme on écarte un dernier obstacle d’un revers de main. J’avais besoin de sentir sa peau sous mes doigts (….) Déjà ses mains se sont débarrassées de ma fermeture éclair pour se saisir de ma queue. »

Serge en train de calculer l’action du soir, parce qu’en plus de faire valser une petite culotte, il ferme la porte, la coince du pied avec un caisson et tripote les seins de Laura. Ça se prévoit au millimètre, on vous dit.

C’est beau comme le seul roman qui traîne dans un gîte de haute montagne un jour de tempête. Bien sûr, il y a d’autres personnages et épisodes : un entrepreneur passionné de bowling qui porte des santiags, deux boss mâles et officiellement hétéros qui se font surprendre en train de copuler dans les toilettes et le fameux frère ministre, qui trahit son parti pour prendre la course de la présidentielle parce que le président en place ne peut pas se représenter… Mais où diable Chantraine est-il allé chercher tout ça ?!

Un auteur consulté à propos du livre mais qui ne l’avait pas encore lu a dit : « Il paraît que c’est très Djian. » C’est sans doute plus sympa de dire ça que de continuer cette critique, une fois de plus trop longue.

L’homme qui s’envola, d’Antoine Bello

9 Oct

Lu par…Bérénice

Pas le temps de se laisser pousser la moustache

 

 

 

 

On savait qu’Antoine Bello était un fervent défenseur de l’entreprenariat et un peu je-m’en-foutiste. Ses tomes 2 et 3 de la trilogie du néanmoins très bon Les Falsificateurs nous avaient assez éclairé là-dessus.

Quid de l’homme qui s’envola ?

Il s’appelle Walker et il est très frustré, parce qu’il est riche (il a plus ou moins hérité de l’entreprise de beau-papa et l’a faite décoller), c’est un self-made et business man de génie (son entreprise fait de la livraison de colis et il sait décrocher un marché comme la petite vérole sait trouver le bas-clergé), il a une très belle femme, deux chouettes enfants, un entourage qui l’apprécie (mais ça on ne sait pas trop pourquoi), un petit avion qu’il pilote pour son plaisir et ses rendez-vous (ça se passe dans un futur pas trop lointain). Walker, donc, est frustré, parce qu’il voudrait du temps, et comme il est doué il fait tout très vite, mais comme il a une vie avec un travail, une famille et des amis, son agenda se remplit, et donc il n’a plus de temps.

Pourquoi veut-il du temps ? ON NE SAIT PAS. Pas pour passer du temps en famille dans sa maison sur la côte (il la déteste, le jour de la signature de la vente il a dit à sa femme qu’il n’en voulait pas puis il a signé, parce que depuis il faut réfléchir sur la couleur du crépi et ça lui fait perdre du temps, alors que, Walky, il suffisait de dire à ta femme veto sur le crépi, c’est immonde, gardons les pierres apparentes). Pas pour passer du temps avec ses enfants (il faut les écouter réciter des poésies ou pire, aller à leur spectacle de théâtre et leurs matches de football). Pas pour passer du temps avec se femme (elle parle de plein de trucs inutiles). Pas pour avoir une activité philanthropique dans la fondation créée par sa femme (il n’en a rien à foutre). Pas pour se projeter dans une vie confortable dans quelques années (il angoisse déjà à l’idée de tout le temps perdu au mariage de ses enfants et au baptême de ses petits-enfants). Pas pour développer de nouveaux marchés (comme il est trop fort il sait vraiment tout faire mais tout le monde se repose sur lui et après il va encore devoir faire un powerpoint) (et là, Walker, je te comprends).

C’EST TERRIBLE. Cet homme d’une vacuité intense décide donc de disparaître, car il n’est pas capable d’affronter cette vie. Il organise un crash dans une haute chaîne de montagne, se foire un peu sur l’atterrissage en parachute et boîte dans les bois. Ensuite il rejoint tout de même une ville et va à la pharmacie. C’est l’anti John Rambo, ce héros est d’un ridicule achevé.

Une assurance-vie sur sa tête au sein de sa boîte valant 30 M€, l’assurance qui engage un détective (on dit skip-tracker aux US parce que ça fait plus moderne). Le détective sent vite qu’il y a anguille sous roche et le découvre assez vite, parce que Walker a voulu fuir mais pas trop loin puisque seuls les Etats-Unis sont en mesure de lui apporter cette formidable sensation de liberté qu’il recherche.

Je vous la fais brève mais ensuite c’est l’histoire de il sait que je sais qu’il sait que je sais, et le détective se tape la femme de Walker et le laisse filer car un si grand souffle d’indépendance ne saurait être tari. A la fin, le détective et l’ex-femme de Walker le croisent dans un aéroport, il est pressé, on ne sait pas où il va mais il a l’air déterminé, ils se sourient, tout le monde est en paix.

Tout est ridicule dans ce livre, à commencer par la fascination de son auteur pour Ayn Rand, fascination qui sourd à chaque ligne. Walker est ridicule, on a envie de le secouer et de dire à sa meuf de le plaquer, l’histoire est ridicule (avec des dizaines de milliers de dollars à sa disposition, Walker échappe au détective mais ne fait tout de même rien de sa nouvelle vie puisqu’il passe son temps à prendre le bus pour changer de ville et à demander à des inconnus de payer en liquide une chambre dans des motels miteux), la chute est ridicule, le fait que la compagnie d’assurance ne se dise pas qu’il y a peut-être un problème à ce que le détective payé fort cher déclare Walky mort et s’installe avec madame est ridicule. Ne lisez pas ce livre, ne l’empruntez pas, il souillera votre âme, ne l’achetez pas, économisez 20 €.

 

Ce que je conseille de faire avec ce livre.

Des cœurs lents, de Tassadit Imache

8 Oct

Lu par…Bérénice

Son vrai prénom c’est Marceline

 

 

 

 

Dans une ville d’eau qu’on imagine être Annecy, François et Bianca, frère et sœur, se réunissent autour des souvenirs, des perruches et du corps de Tahir, le cadet de la fratrie.

Grandis tant bien que mal aux Sureaux, peu entourés puis abandonnés par Iris, une mère déjà absente avant son départ, les trois avaient un été échappé au béton pour passer quelque temps dans une grande maison peu accueillante, à se baigner tout la journée, là, dans cette ville où Tahir a fini sa très jeune vie.

Thésarde sérieuse, Bianca est éloignée de François, qui travaille dans le cinéma. François est taiseux, tous deux pensent beaucoup et ne disent pas ce qu’ils voudraient, Bianca est très en colère. Tahir a perdu a boule à l’adolescence, Iris qui ne s’appelle pas Iris était partie, les deux restant ont géré, comme ils pouvaient, assez mal.

La fratrie a éclaté, aucun ne sait vraiment aimer, le poids de leur histoire familiale les cloue au sol. Ils portent le nom de leur mère, de leur père on ne sait pas grand chose, et c’est au grand-père algérien, malvenu, mal accueilli, étranger dans la France de l’après-guerre que tout remonte. Tahir lui ressemblait. Les racines de cette famille sont douloureuses.

Il y a de beaux moments : ces enfants qui ne comprennent pas trop la rage d’Iris à la fin des années 80 lorsque la laïcité était malmenée, tellement en colère qu’elle s’est mise à porter le voile, la découverte du nom de famille sur la thèse de Bianca comme un flambeau. Pourtant, à la fin du livre encore, l’autrice n’a pas rendu ses personnages principaux attachants. On s’ennuie à les lire, on s’ennuie de la manie du secret de François, on s’ennuie de la dureté de Bianca qui finit par rencontrer l’amour et qui, comme les clichés le veulent, s’amollit et s’adoucit dans les bras de l’heureux homme.

Moi, je voulais mieux connaître Tahir et de lui il n’en est pas dit grand chose. C’est lui qui m’intéressait, lui et sa folie. Les survivants sont murés dans leur dureté et leurs combats, ils sont semblables à mille autres, ils peinent.

En plus, les perruches de Tahir finissent aussi par mourir (Katerine Pancol, pour le prochain titre c’est cadeau).

Ce ne sont même pas des panures à moustache.

Made in China, de Jean-Philippe Toussaint

29 Sep

Lu par…Philippe

Deux moustaches d’auto-kiff

 

 


L’histoire fissa

JP Toussaint narre ses expériences d’auteur et surtout de réalisateur, en Chine, de films tirés de ses propres écrits. Il raconte notamment tout le bien qu’il pense de Chen Tong, son éditeur local et facilitateur, et producteur, et ami (mais pas que).
 
Va, vis, pignole toi.
Ce Made in China, qui hésite entre vision d’écrivain, journal de bord et ego trip, est un brouillon rédigé par un mec un peu prétentieux.
Ça partait pourtant bien : les premières pages dessinent en peu de mots, et de manière juste et drôle, ce que le livre aurait pu être. Hélas, cette patte blanche littéraire a certainement été écrite à posteriori pour donner de l’ambition et de la cohérence à un journal de bord gâté. C’est a l’équivalent d’une vente d’abricots en cagette plastifiée où l’on aurait mis les meilleurs fruits dessus. Hormis ces 40 premières pages et quelques fulgurances, rarement aura-t-on lu un auteur Minuit se pignoler autant sans avoir conscience de le faire.
Rappelons ici que l’auteur fait le récit autobio de voyages en Chine en tant qu’auteur et réalisateur d’adaptation en film de ses propres livres, eux-mêmes auto bio. Ça a un nom. Ça s’appelle l’auto fellation (ou manger son propre caca) et on a déjà fait mieux à lire.
 
Les tribulations d’un Belge en Chine
Pour les amateurs de littérature de voyage, attendez-vous à voir votre lanterne de papier de soie éclairée par un Pécuchet enthousiaste et qui se veut drôle. Et la Chine mes amis ! La Chine ! Terre de contraste. Et d’éternelles surprises. Et d’incommunicabilité malgré la petite interprète qui me mange des yeux ! Et de ruralité ancestrale que l’on découvre parfois au détour d’une ruelle, entre les grillades grésillant à même le trottoir et les vélos trop chargés de poules !
Bref, un titre édité par paresse ou onanisme ou pour financer de quoi faire un prochain tournage en Chine. Ou le trois à la fois. J’ai payé l’écot pour le bien du Prix. Ne faites pas cette erreur.

Le juré admire la souplesse de Jean-Philippe Toussaint

Un amour d’espion, de Clément Bénech

28 Sep

Lu par…Gaël

Duvet de limier

 

 

 

 

Le narrateur à l’identité inconnue, étudiant en géographie saisi par l’inactivité post-examen, part au débotté passer trois mois à New York où il file, pour le compte d’une amie, l’homme dont elle est amoureuse mais avec lequel elle a rompu car il traîne derrière lui un sombre secret.

 

Il y a des références potaches à un ami personnel de l’auteur et par ailleurs auteur chez Gallimard, à une capitale de l’imaginaire lovecraftien, et j’imagine à d’autres choses que je n’ai pas identifiées.

 

On s’y perd.

 

Il y a une bluette new-yorkaise. Il y a l’effleurement tragique de l’histoire contemporaine de la Roumanie. Il y a une connaissance assez encyclopédique de la géographie brooklynienne, acquise au choix grâce à Google Maps ou grâce à un séjour oisif qui a dû ressembler quelque peu à celui du narrateur.

Voyage coût carbone maîtrisé : « alors là je me suis laissé surprendre, j’ai tourné à droite sur google street view ».

 

Il y a une mise en abîme superflue de l’auteur dans un de ses personnages. Il y a pas mal de références ironiquement distanciées© à la culture et au rapport au monde d’une génération digital native. Il y a des photos et des schémas qui dispensent de descriptions. Il y a, honnêtement, quelques moments de grâce d’écrivain – dans le portrait de Dragan, le mystérieux amoureux ; dans une scène de basket de rue impliquant une star de la NBA sur le retour. C’est pop, potache et vite lu. Globalement, ça n’est pas très bien écrit malgré des préciosités, et assez mal construit. Noté par les correcteur du narrateur, ce livre mériterait sans doute un : des facilités, mais pas assez de travail. Dommage.

Pourquoi je n’ai pas lu Vernon Subutex

27 Sep
Lu par…Gaël

En dépit des digressions

Une fresque en plusieurs volumes, qui dépeint Paris à travers ses réprouvés et les conjonctions imprévisibles des destins. Un homme qui sombre lentement dans l’abîme, le vagabondage, et finalement connaît le salut. Un portrait tout à la fois de héros, d’une société, et d’une ville dont les sombres recoins disent la vérité du temps. Un magot mystérieux. Une œuvre de la maturité, qui apporte à son auteur(e) la reconnaissance de la postérité et la sécurité matérielle pour le restant de ses jours.

 

 Vous l’avez deviné : cet été, j’ai lu Les Misérables. J’ai ainsi tranché le dilemme du critique-escroc : pour être légitime dans ce monde sans pitié, faut-il avoir lu les classiques, ou les nouveautés ?

Le critique à l’heure de rendre son papier, devant les rayons vides de sa bibliothèque

 

Je n’en connaissais jusqu’alors que l’adaptation télévisée sans doute la plus brève, à défaut d’être la plus réussie : Les Miséroïdes. Franchement, Hugo, c’est mieux.

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