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Le jour d’avant, de Sorj Chalandon

25 Oct
Lu par…Charlotte

3 moustaches réalistes

 

Après Retour à Killybegs, Le quatrième mur et Profession du père, Sorj Chalandon creuse (wait for it) un nouvel univers : la mine de charbon (tadaaa !). A travers le destin tragique d’un homme qui perd tout un jour de grisou fatal, Chalandon nous entraîne dans des maisons de briques rouges au sein desquelles l’argent manque mais pas les larmes.

Si Le jour d’avant ne renversera pas Germinal – sans doute n’était-ce de toute façon pas le projet -, sa poésie et sa sobriété dévoilent un autre visage, plus moderne, d’un monde sacrifié. Et voilà qu’on éprouve un peu des douleurs de ces hommes durs à la peine à qui on demande pardon de les avoir trop vite oubliés.

 Lu aussi par…Philippe

4 moustaches charbonneuses

 

Sorj Chalandon, décidément, ça le fait à chaque fois.

J’ai failli mettre 5 moustaches parce que j’ai pleuré

Le seul vrai bon auteur de chez Grasset a le chic pour lancer son écriture à l’assaut de grands thèmes qu’il maîtrise bien (ici, le dernier accident de mine en France, 42 morts et avec lui, une description de la France prolétaire des années 70). Évidemment, Germinal 70ies, ça ne vend pas du rêve. Pourtant, la référence obligée à Zola fait long feu. Il s’agit plutôt d’une sorte de Crime et Châtiment version silicose. Ce qui ne vend pas beaucoup plus de joie, avouons-le.

Twist et charbon

Les deux premiers tiers du livre sont tout à cette description d’une région de crassiers, de corons, de familles dont une fraction meurt régulièrement sous la terre. Les allers-retours passé-présent évitent l’enlisement du lecteur. Certains trouveront ça un peu long. Est-ce parce que j’ai grandi à Saint-Etienne ? Pas moi. C’est un grand roman de deuil, qui fait vivre une époque et des gens sans les juger, avec un réel talent littéraire. Ça dénote dans la rentrée.

Au dernier tiers, toutes les petites lourdeurs et incohérences du roman sont magistralement expliquées par une sorte de twist. Comme un coup de grisou.

Ne soyons pas bégueule (-noire)

On pourra répondre que les ficelles sont un peu grosses, critiques formulées d’ailleurs pour les précédents romans de Chalandon. On pourra trouver vulgaire d’émouvoir aussi facilement. C’est
bien mal lire. C’est croire que sous prétexte qu’un effet est visible, il est mal mené. N’ayons pas ce snobisme de l’intelligence, qui méprise ce qu’elle comprend.

Il est très difficile de décrire sans être grotesque et indécent les misères que l’on n’a pas connues.

Bien des auteurs se prendraient méchamment les pieds dans le ch’terril. Il faut tout le talent de Chalandon (et toute la finesse de son écriture faussement simple) pour nous faire ressentir sans
sentiment d’impudeur la tristesse indicible de la perte. C’est un roman truqueur, certes, mais comme une malle de souvenirs dont on trouverait un double-fond : on ne va pas se plaindre d’un peu plus de profondeur, de ce basculement d’un panneau de bois dans les affres des souvenirs ; qui permet à Chalandon de dépasser le discours qu’imposait apriori son thème. Ce n’est pas très clair, mais en gros, j’ai beaucoup aimé.

Juré (à gauche) appréciant le récit de l’indicible perte.

Le cri, de Thierry Vila

26 Oct

Lu par Alys

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Pompon poilu

 

Lil Sevinsky, 35 ans, est anglo-rwandaise et a grandi en France. Au moment où démarre le récit, elle embarque sur un bateau comme médecin de bord. S’ensuit un huit clos qui marque l’ostracisation progressive de Lil et la naissance d’un amour platonique entre notre héroïne et l’un des marins.
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C’est le quatrième livre à porter ce titre en littérature francophone (oui, on a vérifié), après un roman sur un hôpital psychiatrique à Oslo, un sur le harcèlement à l’école et un sur un péagiste d’autoroute. Comme quoi un titre pareil, ça annonce pas un truc super jouasse. C’est en effet pas très drôle, le cri. On se dit que l’auteur en a eu l’inspiration en regardant le tableau. Peut-être, en tout cas ça a donné un roman brut et violent comme les marins, mais aussi un roman triste et poétique, comme l’amour quand il est impossible.
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C’est bien écrit, on regrette un peu la fin, qu’on a pas vraiment comprise. 
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Welcome aboard

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Petit pays, de Gaël Faye

24 Oct

Lu par … Alys

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Moustache fleurie

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Le Petit Pays, c’est le Burundi. Là où a grandi le narrateur. Une enfance de paradis, au fond d’une ruelle de Kinanira, un des quartiers chics de Bujumbura. L’histoire est racontée du point de vue d’un enfant, Gabriel. Une mère rwandaise, et un père français exilé au Burundi. Gabriel grandit avec son père et sa soeur, et surtout entouré de ses copains avec qui il fait les 400 coups. Et puis le pays d’à côté décide de massacrer la moitié de sa population alors petit à petit tout bascule, et Gabriel grandit plus vite que prévu.

Petit pays parle de beaucoup de choses : du couple, de l’enfance, des Blancs et des Noirs, de l’Afrique et de la France et puis bien sûr, de la guerre. Mais surtout, il parle du pays, ce petit pays. Et de ces instants de bonheur qui arrivent rarement jusqu’à nous :
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« J’ai écrit ce roman pour faire surgir un monde oublié, pour dire nos instants joyeux, discrets comme des filles de bonnes familles: le parfum de citronnelle dans les rues, les promenades le soir le long des bougainvilliers, les siestes l’après-midi derrière les moustiquaires trouées, les conversations futiles, assis sur un casier de bières, les termites les jours d’orages… J’ai écrit ce roman pour crier à l’univers que nous avons existé, avec nos vies simples, notre train-train, notre ennui, que nous avions des bonheurs qui ne cherchaient qu’à le rester avant d’être expédiés aux quatre coins du monde et de devenir une bande d’exilés, de réfugiés, d’immigrés, de migrants. »
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Un roman doux et lumineux.
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Membres du jury exultant (enfin)

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Mais aussi lu par… Bérénice

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Moustache fournie, mais moins

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Petit Pays est raconté par Gaby, qui choisit son nom à défaut d’avoir prise sur les autres événements dans sa vie, et n’est donc pas Gabriel. Gaby a une mère rwandaise, tutsi, laquelle inculque sans qu’ils le veuille vraiment à ses enfants la douleur de l’exil, du pays insaisissable pourtant tout près, juste derrière les lacs et les montagnes. Son père est français, engoncé dans sa vie un peu ratée. Il est burundais, et en même temps rien de tout cela.

Petit Pays est un livre aux qualités indéniables, avec des pépites : Bujumbura a l’air si belle sous la plume de Gaël Faye, les jeux de l’enfance sont retracés et rendus avec talent, le mariage de son oncle mélange espoir et peur.

Pourtant, pour ma part, je n’ai pu m’empêcher de ne pas être totalement convaincue. Le début (prologue et quelques pages suivantes) ainsi que la fin ne portent pas assez, on sent qu’il a fallu du temps à l’auteur pour se plonger dans son récit, mais aussi pour en sortir.

Surtout, la voix de Gaby qui nous plonge dans l’enfance, mettant à la fois distance et naïveté brutale dans l’horreur de la guerre civile sur fond de famille qui se délite, perd de sa force et l’on n’y croit malheureusement plus tout à fait. Est-ce vraiment un gamin à peine sorti de l’infans qui écrit à Laure, sa correspondante française qui voudrait savoir s’ils ont bien reçu le riz ? Cette voix qui ne déraille pas juste vers l’adolescence sonne un peu faux, et cela m’a gâché une partie du roman.

Je lirai avec plaisir les livres à venir de Gaël Faye car il possède en effet une force que j’ai admirée, mais elle gagnerait à être travaillée. A comparer l’incomparable, car le propos littéraire n’est pas le même, je reste marquée par L’autre moitié du soleil, de Chimamanda Ngozi Adichie, alors que Petit Pays s’estompe un peu, et je le regrette.
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Petit pays deviendra grand

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La septième fonction du langage, de Laurent Binet

28 Oct

Lu par Gaël

Moustache rasée de près

Moustache adolescente

Laurent Binet a écrit un livre de khâgneux, tout de connivences et d’allusions feutrées aux théories qui ont enchanté sa jeunesse. Il atteint son public, et rate probablement le reste du monde.

Le point le plus satisfaisant est qu’il suggère que Sollers s’est fait couper les testicules en 1980, courage dont on lui sera redevable. A cette nuance virilesque, mieux vaut relire Umberto Eco ou David Lodge.

Si l’on passe outre, c’est une excellente fanfiction sur Roland Barthes.

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« Qu’as-tu fait, Laurent. »

Autres critiques des romans de Laurent Binet à lire par ici.

Le Dédain, de Guillaume de Sardes

18 Sep
critique1

Dédain de glabre

Editions Grasset

Lu par Alexandre

Marceau est un chouette type.   Charmeur, il sait aussi bien jeter des œillades enjôleuses à des italiennes racées, comme «limer  consciencieusement » des mâcheuses de chewing-gum. Jovial et décomplexé, il aime également  bien faire le zazou avec ses copains, draguer sa cousine de 16 ans, comme ça pour rigoler, et pourquoi pas, confesser publiquement un penchant marqué pour l’onanisme. Un homme complet en somme.

Un livre de trentenaire

Un livre de trentenaire grave cultivé et réaliste

Après cinq pages, on comprend rapidement que l’ambition de Guillaume de Sardes est de livrer à travers son héros, le portrait d’une génération de trentenaires parisiens qui se cherche (mais aussi, se touche) beaucoup.

Cela s’annonce plutôt léger, mais comme la quatrième de couverture nous promet que Le Dédain est « un roman sur différentes manières d’aimer », on peut tout de même entretenir l’espoir de voir s’épanouir un machisme cinglant au fil des pages.

Qu’à cela ne tienne, nous tiendrons bon.

Moue dédaigneuse du trentenaire

Moue dédaigneuse du trentenaire

La suite du livre alterne entre de farouches scènes d’amour tarifées, de la super citation grave cultivée, le récit d’un amour impossible et de vrais morceaux de bravoure réalistes («Marceau regarde Lili tapoter son sachet de sucre, comme s’il était coagulé. Lui a été plus prompt et remue déjà son café. Il égoutte sa cuillère sur le rebord de la tasse, s’apprêtant à dire quelque chose. »)

Au bout du compte, le lecteur en vient à l’édifiante conclusion que, stupéfaction ! les hommes ne pensent qu’à ça. Et puis c’est tout.

Les Patriarches, d’Anne Berest

4 Sep

Moustache glacée à la coke

Éditions Grasset

C’est bon les bonbons!

Lu par Claire

Coup de déprime de la rentrée, épisode 2. Lecture déconseillée au public suivant :

–       Ceux qui s’allongent sur le divan depuis 15 ans pour amasser tous les maux de la terre sur le dos de leurs parents.

–       Ceux qui font des recherches quotidiennes sur wikipedia pour s’assurer que non, ils n’ont toujours pas évacué un complexe d’Œdipe sacrément persistant.

–       Les phobiques de la seringue, des cachetons en tout genre, de la fumette à toute heure et de la masturbation mal placée.

–       Les grands sensibles qui trouvent que vraiment, la pédophilie c’est mal.

–       Les allergiques au name dropping.

–       Les liquidateurs de la Nouvelle Vague, de mai 68, de Mitterrand, de Porquerolles, du sandwich triangle sur l’autoroute, de Saint-Germain des Prés, de la tour Beaugrenelle, des tatouages de la Vierge, des enregistreurs-cassette, des photographes égocentriques, du monde de l’édition, des poitrines plates, de la perte de la virginité, de l’overdose, des sectes, des abus sexuels, du coca light et des ongles rongés.

Pour les autres, explication de texte. Denise, 22 ans, vierge, mal fagotée, maigrelette et renfermée, décide de mener une enquête sur le passé de son père adoré, Patrice Maisse, star de cinéma éphémère et homosexuel qui n’aura couché que deux fois dans sa vie avec une femme, Matilda, la mère de Denise. Deux coïts pour deux enfants, Denise et son frère Klein (oui, en hommage au peintre, of course darling). Le premier « patriarche », c’est donc lui. La tenace Denise tient absolument à savoir où son père a disparu quelques mois en 1985. Pas de bol, ses interlocuteurs ne tiennent apparemment pas à ressasser ce qui paraît être un mauvais souvenir. Fin de la première partie : Denise meurt d’overdose au pied de la tombe de son père. Zut, fallait pas le dire ? Pardon.

Anne Berest, joie de vivre et déconnade

Deuxième partie : où il est question du deuxième « patriarche ». Le Patriarche, c’est le nom d’un centre alternatif de désintoxication où Patrice Maisse atterrit cette fameuse année 1985. En pleine dérive sectaire, le centre exploite des patients qui ressemblent plus à des détenus, abus sexuels, mauvais traitements et tisanes d’orties en guise de traitement forment le quotidien de cette brave institution. La petite Denise, alors en visite avec sa mère, tombe sur un animateur bedonnant qui aime un peu trop les petites filles. Cqfd.

Si on ne peut pas dire que ce roman soit mal écrit, il souffre d’un mal bien plus préoccupant, l’attrait pour le monologue prétentieux qui noie le lecteur dans un amas de mots dont ne ressort qu’un léger écœurement pour le glauque de l’ambiance et des sujets choisis.

L’Hypothèse des sentiments, de Jean-Paul Enthoven

26 Mar
Moustache fournie

Jean-Paul Moustaches

Lu par François H.-L.

Grasset

Avec ce roman, Jean-Paul Enthoven livre un ouvrage qui emballe aussi sec que son personnage principal, l’intriguant Max Mills, scénariste léger et séducteur détaché.

La famille Enthoven, l'écriture et la drague

Le propos, une rencontre amoureuse tout à la fois sublime et banale et les difficultés qu’elle suscite, n’est pas sans rappeler le magnifique Belle du Seigneur. Toutefois, là où il aurait été si simple de se contenter d’une pâle copie, l’auteur tisse une partition enlevée, turbulente et totalement originale.

Marion est une femme encore jeune mariée à un vieil homme richissime et complétement fou, un peu absente de sa propre existence à cause d’un passé mystérieux trop difficile à assumer. Max est un homme mûr qui mène sa vie de manière insouciante, inconstante et égoïste. Grâce à un heureux hasard ces deux personnages, très bien dessinés, se rencontrent, se cherchent un peu et vont s’aimer beaucoup. Cette passion est décrite dans toute sa complexité. C’est fun, c’est profond, c’est bon.
 Il y a de l’humour dans ce texte, de l’entrain, une certaine forme de cynisme rafraichissant. Grâce à une écriture vive et impertinente mais très travaillée : la thématique du double chez tous les personnages, l’intertextualité intelligente, les ruptures narrative, les renvois et les nombreuses mises en abyme font de ce roman une réflexion surprenante sur l’écrit, la littérature et leurs pouvoirs.
Allez donc vérifier cette hypothèse!

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