Capitaine, d’Adrien Bosc

22 Oct

Lu par… Gaël

Tombé des épaules des géants

 

 

 

 

Adrien Bosc s’empare d’une sorte de fait divers historique, et en fait un roman : le voyage du Capitaine-Paul-Lemerle, navire qui au début de 1941 quitta Marseille pour Fort-de-France, avec à son bord environ 250 personnes qui, pour une raison ou pour une autre, préféraient être sur le continent américain plutôt que dans la France de Vichy. Arrivés à la Martinique, on continue à en suivre un certain nombre jusqu’à leur destination finale. Le piquant de l’histoire, c’est que parmi ces passagers il y a quelques célébrités, actuelles ou en devenir : André Breton, Claude Lévi-Strauss, le peintre Lam, la photographe Germaine Krull, Ernest Kantorowicz, Victor Serge, Anna Seghers, j’en oublie peut-être un ou deux.

Une page de Capitaine

Cette manière de prendre un épisode  de l’histoire méconnu – et pour cause, il est minuscule et n’a changé le destin de personne – et d’en faire un roman est une mode actuelle, qui a d’ailleurs valu à Eric Vuillard le Goncourt 2017. Elle porte, me disent mes co(n)jurés, le nom de « Exo-fiction ». Et rien qu’au nom, on se dit que ça doit être comme les exo-squelettes dans Alien : quand ça fonctionne, c’est super badass. Quand ça ne marche pas, c’est juste un truc trop grand dans lequel on est empêtré de partout. En réalité ça a été nommé ainsi en référence à l’auto-fiction et, il faut le dire, c’est bien trouvé. On en retrouve certains travers, l’exo-nombrilisme n’étant qu’une variante de l’autokiff.
Venons rapidement à ce qui est respectable ou aimable dans ce livre : il y a un énorme travail de recherche bibliographique sur tout ce qui a bien pu se passer sur ce damné rafiot, et sans doute un réel amour de la période, de Breton, du surréalisme et de l’effervescence artistique de ces années-là. Sans doute, aussi, une authentique fascination pour cet épisode : pensez, Breton et Lévi-Strauss se sont trouvés enfermés ensemble sur un bateau pendant trois mois ! Aucun n’est tombé à l’eau mais qu’ont-ils bien pu se dire ? Il y a, aussi, un réel effort de style, appréciable dans un paysage où le sujet-verbe-complément a été anobli à la sauvette du titre d’écriture blanche.
Ceci est malheureusement compensé par de fâcheux points négatifs. D’abord ça ne raconte pas grand-chose. Breton qui s’emmerde sur un bateau, Lévi-Strauss qui fait passer le temps à la Martinique, ça n’est pas vraiment plus palpitant que si vous étiez à leur place ; ils ont d’ailleurs la lucidité de le reconnaître dans les extraits de leurs journaux ou correspondances qui émaillent le roman. Au demeurant, en réalité on ne sait pas trop ce qu’ils se sont dit sur ce bateau, et l’imaginer suffisamment fort pour que ça fasse palpiter nos petits coeurs de khâgneux nécessiterait d’avoir leur génie – Adrien Bosc ne s’y risque d’ailleurs pas. En fait, ils ont dû pas mal se dire : « Pfiou, fait chaud ! Tiens, passe-moi le jaja. » Découverte : les géants de l’esprit ont trop chaud, ont besoin de visas pour voyager, et n’aiment pas la promiscuité.  Ils vont aussi aux cabinets, mais ça c’est pour le prochain roman.

Écrivain confronté au syndrome de la plage blanche

Ensuite, l’auteur s’est un tout petit peu noyé sous sa documentation. Franchement, savoir que Joan Miro terminait une série de tableau dont il n’a plus jamais été, et ne sera plus jamais question, alors que le Capitaine passait au large de l’île où il avait élu résidence… c’est hors-sujet, vraiment. Il y a moult autres exemples de cette volonté de caser absolument tous les renseignements glanés pendant le long travail de préparation. L’un des plus magistraux, peut-être : quelques pages sur Simone Weil à Marseille. Pas sur ses idées, ou sur son courage, non : sur un itinéraire qu’elle a parcouru dans la ville. Et sur le fait qu’elle a aperçu le bateau ; elle portait un Loden, nous dit un extrait du journal de Victor Serge, donc ce dernier ne s’était sûrement pas dit qu’il serait un jour cité, en italique, comme s’il  semblait renfermer une perle de pensée. A force surgit un soupçon : et si tout ça n’était que du name dropping ? Une version chic et pseudo-intello de cet art consistant à citer nonchalamment, de retour en septembre aux terrasses parisiennes, l’ensemble des célébrités qu’on a vaguement saluées à St Trop pendant la journée qu’on y a passée au mois d’août ?
Mais surtout, c’est formidablement agaçant de prétention. Beaucoup, beaucoup, beaucoup de pose, dans ce Capitaine. Adrien Bosc appelle Lévi-Strauss « Claude ». Oui, comme Benoît Poelvorde dans Podium, sauf que là on ne parle pas de Claude François. Ce moment magique où la déférence affichée se transforme en complicité surjouée avec un Grand Homme mort – c’est pratique – et qui à ce titre ne contredira pas l’auteur. Adrien Bosc joue au grand écrivain, et malheureusement la gravitas soutenue par des considérations définitives sur la guerre sied mal au jeune trentenaire. Ca m’a rappelé un autre finaliste du Goncourt 2017, où François-Henry Désérable prenait des poses de Gary vieillissant, et ça ne fonctionne toujours pas. Ils partagent d’ailleurs le fait de citer Tintin, ce qui me semble une passion révélant, chez quelqu’un né dans les années 1980, un vieillissement précoce. La boursouflure traverse le roman, dans le style, dans les remerciements (Adrien Bosc connaît la femme de Lévi-Strauss – pardon, de Claude – et la fille de Breton, tac, et aussi Olivier Assayas, bim ; il se murmure d’ailleurs qu’il est bien introduit dans les milieux parisiens, et pourrait même recevoir le très convoité Accessit de l’entregent et de l’entrejambe), dans l’affectation d’être la conscience morale d’une époque subliminalement mais avec insistance comparée à la nôtre. N’étant pas avare en citation, il ouvre la première partie sur une phrase de Walter Benjamin : « Un souvenir tel qu’il brille à l’instant d’un péril ». L’enjeu est souligné avec légèreté : en notre époque pleine de troubles, remémorez-vous ces âges sombres que je vais vous donner à admirer dans leurs moindres détails ! Le pari étant qu’en les regardant par le petit bout de la lorgnette, ils en deviendront d’autant plus signifiants. Le problème c’est qu’Adrien Bosc n’est pas un des plus grands philosophes du siècle persécuté par le nazisme pour ses idées, pas un proche d’un des hommes qui ont révolutionné l’anthropologie, pas non plus le pape du surréalisme, ni encore un révolutionnaire proscrit par tous les régimes. Il admire sans doute tous ces gens – qui l’en blâmerait ? – mais il ne suffit pas de se jucher sur les épaules de géants pour voir plus loin qu’eux, même en les ayant au préalable conscienscieusement empilés les uns sur les autres. Parfois, les géants jouent juste au rami ou vomissent par-dessus le bastingage et, alors, la vue qu’on a est à la mesure de ces activités (en étant quelques centimètres plus haut, on doit toutefois s’apercevoir que Stefan Zweig triche aux cartes).

« Allo, c’est Claude ! Oui j’ai presque fini Tristes Tropiques! « 

J’ai donc envie de dire à Adrien (Adrien, je me permets de te tutoyer même si je ne connais pas ta femme) : la prochaine fois, parle-nous de ce que tu penses et vis. Fais-nous une bonne auto-fiction.

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