Tag Archives: rentrée littéraire

L’enfant de poussière, par Patrick K. Dewdney

30 Août

Lu par… Gaël

4 moustaches d’elfe

 

 

 

 

Patrick K Dewdney a reçu l’an dernier le prix Virilo, il avait déjà été finaliste en 2015 avec Crocs, donc forcément, on n’est pas très objectifs. Mais il confirme avec L’enfant de poussière son statut d’auteur à suivre, même si c’est dans les coins, vous savez, là, au fond du magasin, à la section « Polars et Fantastique » où votre maman ne va jamais. Il prouve avec ce premier tome d’un long cycle à venir – le cycle de Syffe, sept volumes annoncés par Le diable Vauvert, dont le deuxième est à paraître en septembre 2018 – qu’on peut écrire de la littérature de genre et néanmoins intéressante pour les grandes personnes. Le diable Vauvert ne cache d’ailleurs pas son ambition de faire voler en éclat cette frontière invisible du monde des lettres à l’occasion de la parution de cette saga, et alors que même le Goncourt a commencé à faire une place aux « Littératures de l’imaginaire » (les autres ne le sont donc pas ? OK, dont acte). L’histoire dira si ce pari réussira et si Syffe sera à la littérature française ce que Frodon a été au cinéma et Tyrion aux séries télé.

Bref, comme cet adroit parallèle le laisse penser, dans ce premier volume Syffe est encore petit. Orphelin aux origines mystérieuses, en proie au racisme latent et à la misère de la contrée reculée dans laquelle il vit, il va voir sa vie bouleversée par les menées politiques d’hommes beaucoup plus puissants que lui mais bien décidés à enrôler dans leurs plans cet enfant naïf et sans protection. Le monde est en plein bouleversement après quelques décennies d’une paix précaire, établie par un roi conquérant mais incapable de faire durer son oeuvre et qui vient de mourir. Dans ce chaos, le petit Syffe va rencontrer plusieurs mentors, connaître l’exil, la solitude, commencer à apprendre plusieurs métiers – celui de médecin, celui de guerrier, PKD aime les symboles – et au passage en découvrir beaucoup sur lui-même, le monde et les hommes (les femmes sont étrangement absentes de ce premier tome, vous en saurez plus dans cette interview).

Le rythme peut paraître déroutant pour un livre fantastique, beaucoup de portes sont entrouvertes mais restent d’un usage mystérieux. C’est qu’il faut attendre la suite – il reste six tomes pour en profiter ! – et qu’il s’agit au fond plutôt d’un roman d’apprentissage que d’aventures, dont il partage au fond assez peu de codes narratifs malgré les oripeaux ; on trouve les cartes dessinées à la main, la couverture ornée de signes cabalistiques, les extraits d’archives immémoriales présentant la mémoire d’un monde inconnu, mais il n’y a pas de magie, pas de situation épique dont le héros triomphe sur le fil et, à vrai dire, il n’y a pas vraiment de « héros » au sens d’un personnage qui triomphe d’une adversité hors-norme grâce à ses capacités idiosyncrasiques. Patrick Dewdney utilise le prétexte du fantastique – et même, dans ce premier tome sans magie, plutôt de l’exotique, à la manière d’un libelliste du dix-septième siècle – pour explorer des thèmes qui sont au fond ceux de la littérature en général, l’apprentissage, le rapport au monde et aux autres, l’Histoire et comment on la connaît, la transmission, les conflits moraux. Il ne faut pas espérer y trouver des complots emboîtés ni des batailles épiques. Ou plutôt ils y sont, mais ils ne sont pas drôles : complot rime avec trahison, bataille avec boue, sang et mort. Le monde de Brune est en décomposition, violent, et cette toile de fond est un prétexte pour exacerber des conflits qui sont ceux de l’humanité en général. Le tout est servi par l’écriture d’un styliste qui n’a rien à prouver – relisez Ecume si vous en doutez.

A suivre, donc, avec beaucoup de plaisir et d’intérêt.

Syffe, petit mais déjà poilu

La chance de leur vie, d’Agnès Desarthe

28 Août

Lu par… Gaël

Trois moustaches tendres

 

 

 

Hector, Sylvie et Lester partent vivre un an aux États-Unis, dans une université moyenne de la côte est où Hector s’est vu octroyer un poste de professeur invité. Là, ils se révèlent à eux-mêmes, chacun d’une manière différente : Hector se réinvente en Don Juan, Lester en gourou pour adolescents, Sylvie va au bout de son expérience du non-agir zen (et se met à la poterie).

L’histoire tient donc en quelques lignes, d’ailleurs la quatrième de couverture dit à peu près tout. L’intérêt du livre ne tient pas dans son scénario ou dans les rebondissements, plutôt dans le portrait psychologique très fin des deux cabossés de la vie que sont Sylvie et Lester, personnages trop intelligents pour leur propre bien et qui ont choisi de tracer leur voie dans la dissimulation et la discrétion. On mesure la radicalité de ce choix à l’heure des mantras de l’affirmation de soi. La figure d’Hector, qui est explorée plus en creux et qui apparaît au départ comme un imposant philosophe et poète, au surplus séducteur sur le tard, en ressort également changée.

C’est donc un beau livre, subtil, original et empathique, sur des figures étranges, qui ont choisi d’être en marge du monde sans en faire un étendard, et qui pourtant n’en ressortent pas méprisables ou anodines. Sylvie, exploratrice du vide antérieur – au point parfois d’en devenir angoissante ; Lester, apôtre de la bonté cachée et de l’attention à l’autre non revendiquée ; Hector, imperturbable pilier qui pourtant ne peut tenir debout sans l’amour de sa femme si étrange.

Si on se limite à trois moustaches, ce n’est pas par manque d’intérêt, plutôt parce que le choix du mezzo vocce permanent, tant sur le fond que sur la forme, n’est pas exactement entraînant et qu’on peut rester un peu extérieur au livre.

 

Et lu aussi par… Anne

4 moustaches satisfaites

 

 

 

Revisitant le genre anglo-saxon du Campus novel, Agnès Desarthe franchit l’Atlantique pour mieux observer le couple et la famille française. Lorsqu’Hector est nommé professeur dans une université américaine, sa femme Sylvie et son fils Lester le suivent pour vivre ensemble cette expérience unique. Hector devient très vite la coqueluche de la faculté, tandis que Lester traverse à l’insu de ses parents une crise mystique d’une rare intensité mais dont il semble tirer une grande satisfaction et un véritable épanouissement. Seule Sylvie éprouve des difficultés à prendre ses marques dans un pays dont elle parle mal la langue et dans une société pétrie de contradictions qui s’apprête à élire un président orange tout droit sorti de la trash tv. Pour résumer, elle s’ennuie ferme, rencontre des francophiles (d)étonnants, se lance dans la poterie. Elle en est là. Du fait de la distance et d’un état légèrement dépressif, les attentats qui frappent la France en cette année 2015 prennent une teinte particulière, aussi terrifiante qu’irréelle.

Mais lorsque l’infidélité d’Hector devient patente, Sylvie choisit d’avoir confiance en la solidité des liens qui l’unissent à son mari. Eh puis bon, c’est pas comme si elle-même était blanc-bleu, on est dans une famille bourgeoise, on a tous nos petits secrets,  depuis quand n’a-t-on plus le droit de coucher avec le petit personnel, surtout quand il porte le nom d’un éminent joueur de foot suédo-bosniaque ayant officié au Paris-Saint-Germain puis au Manchester United, considéré comme l’un des avants-centres les plus complets au monde et l’un des meilleurs attaquants de l’histoire du football, malgré un tempérament de chiotte, mais ça fait vendre l’Équipe, alors on lui pardonne (vous l’avez ou je continue à recopier Wikipedia ?).

Le talent d’Agnès Desarthe réside principalement dans sa capacité à camper des personnages d’une grande justesse, sans excès de psychologisme. Le beau personnage de Lester, qui se fait appeler Absalom Absalom dans la secte qu’il crée pour libérer les adolescents d’une société violente, inégalitaire et consumériste, vacille entre exaltation et lucidité.  Sylvie semble quant à elle en permanence au bord  de la rupture sans jamais sombrer dans une hystérie facile, et matérialise son sentiment d’abandon et de décrépitude dans les objets en terre cuite qu’elle fabrique.

Alors qu’en cette rentrée littéraire, nombre de ses collègues romanciers semblent mettre les pieds dans le plat en abordant frontalement la question sensible des attentats que la France a connus, ces beaux personnages et la distance géographique permettent à Agnès Desarthe de traiter cette période avec pudeur et concision, sans parti pris socio-politico-grotesque. La Chance de leur Vie est un roman qui se situerait finalement davantage dans les Açores : suspendu au-dessus de l’Atlantique, tourné vers l’Amérique mais plus proche de l’Europe.

Bravo

A l’origine notre père obscur, de Kaoutar Harchi

31 Oct
Moustache ah?

Moustaches obscures

Actes sud

Lu par Philippe

Du domaine de la servitude volontaire

belle couv'

belle couv’

Vous aviez aimé « Du domaine des murmures » (comme nous) ? Vous allez adorer « à l’origine… » : On emmure encore sec dans ce livre là ! Une fillette et sa maman vivent recluses car « co-répudiées » dans une sorte de gynécée. De gynécée très glauque, disons, car ça a beau être oriental, on est loin des splendeurs musquées aux cents voiles que garderaient d’impassibles eunuques. Ici, les femmes sont les victimes et les gardiennes de leur prison sociale. Elles attendent la cause de leur syndrome de Stockholm (leurs maris) comme d’autres attendent Godo, mais en dépérissant plus. La fille, seule enfant de notre secret story triste, va évoluer parmi cette compagnie dysfonctionnelle jusqu’à retourner chez son papa, dans une famille pas très équilibrée elle non plus.

Xena, Warrior Princess

Je vous vois venir avec vos vieux topoï. Qui dit « femmes qui vivent ensemble » dit souvent « femmes qui couchent ensemble », hein ? C’est l’effet Xena la Guerrière, encore appelé « Effet Canary Bay ouh ouh » (cf. Indochine). De ce point de vue, le livre déçoit. Peu de saphisme, mais de la promiscuité des corps, des rapports maternels frustrés suintant la femme sans amour. Jusqu’où vont ces caresses qui sifflent sur la tête de la jeune fille, comme des vampires suceraient de ce corps la jeunesse et l’espoir ? Dans la famille, c’est pas mieux. Comme Xéna, il va falloir se libérer de la répudiation pour devenir… Libéréééée, délivréééée. Mais comme je me suis donné du mal à faire une comparaison avec Xéna, tout de suite, mise en image du livre par un des jurés. De rien.

Tragédie (la forme narrative, pas le groupe de musique)

Kaoutar. Harchi. Certain noms semblent donnés pour être portés par des écrivains. On nous dit qu’elle est ethnologue. Cela se lit : on est dans le mythe universel, dans la tragédie avec son choeur de pleureuses. Ce livre vous emmène avec brio dans ce que l’amour frustré à d’éternel. Son style est rêche et mystique, orné et limpide. On voit les ongles qui grattent les croûtes et pourtant on a l’impression d’être dans Andromaque. On notera avec appréhension la grosse option casse-gueule, le style indirect libre dans ta tête. Hachée. Phrase courte. Phrase courte et répétée. Phrase courte et répétée pour. Mimer la pensée syncopée et emmurée. Ce style qui d’habitude signe les mauvais livres prétentieux est

1- Bien tenu

2- Pas lourd à lire pour une fois

3- Digne d’intérêt pour la narration

Ce devrait être suffisant pour que vous vous plongiez dans cet excellent ouvrage de la rentrée littéraire.

Bonne lecture à tous et à toutes

Bonne lecture à tous et à toutes

Kinderzimmer, de Valentine Goby

1 Nov
Kinderschnurrbart

Kinderschnurrbart

Actes Sud

Lu par Gaël

A chaque rentrée littéraire, ses nazis !

Kinderzimmer

Non, ce n’est pas une publicité pour arrêter de fumer. C’est une publicité contre le nazisme.

Comme on n’avait pas de roman sur le guerre d’Algérie, autre thème obligé des rentrées littéraires françaises, il nous fallait une histoire de nazis dans les finalistes du Prix Virilo 2013, et ce fut Kinderzimmer. En première approche, le pitch en rajoute un peu dans le sordide : Mila, musicienne professionnelle et résistante française dont la tâche clandestine consiste à coder des messages de la résistance dans des partitions, est déportée à Ravensbrück à l’automne 1943. Comme ce n’était pas assez sordide, elle arrive enceinte de quelques jours, puisqu’elle a fait l’amour avec un anglais inconnu qu’elle a abrité la veille de son arrestation. La scène, qui serait éligible au Prix Trop Virilo si le reste du roman n’était pas de qualité, est d’ailleurs quelque peu gratuitement romanesque. Le roman raconte son internement, comment elle dissimule sa grossesse (qui lui vaudrait la mort immédiate si les SS la découvraient), comment elle accouche finalement et vit les premiers mois de son fils dans l’enfer concentrationnaire. Sujet un peu lourd, qui est un peu au roman de camp (genre officiellement reconnu par votre jury) ce que la forêt noire est à la pâtisserie.

L’espèce humaine conjuguée au féminin

Le roman a d’indéniables qualités (sinon, pourquoi un jury si éclairé l’aurait-il intégré au palmarès ?). Inspiré de faits réels, il éclaire un des aspects les plus sordides d’un fait historique qui en a sa part. Il est aussi très beau par la manière dont il décrit les solidarités féminines, ténues et précieuses, au milieu d’un genre qui s’appuie trop souvent sur un très irréaliste héroïsme masculin. La question de l’apparition de la vie dans un camp de la mort interroge au plus profond : Mila passe l’essentiel de sa grossesse, non pas à attendre le miracle de la naissance, mais à la nier, à la fois parce que rien dans son apparence et son comportement ne doit laisser deviner son état, à la fois parce qu’elle n’est finalement à aucun moment certaine d’être enceinte (elle ne prend évidemment pas de poids, et l’aménorrhée était quasiment généralisée parmi les femmes déportées), et surtout parce qu’elle pense que cette naissance sera immédiatement suivie de la mort, non seulement de son enfant mais également de la sienne. Elle découvre tardivement que le camp, entre autres absurdités, comporte une nurserie, la Kinderzimmer du titre. Îlot plus que précaire de vie, dont la deuxième moitié du roman explore le fonctionnement et les aléas.

L’écriture et la vie ?

Chaplin dictateur

Il n’y a pas que les bébés, dans la vie. C’était aussi une époque capillairement créative.

J’ai pourtant été assez gêné par ce livre. Le sujet recèle sa part d’originalité, certainement. Mais je trouve très dur d’écrire encore quelque chose de neuf sur la souffrance et l’héroïsme quotidiens, sur la faim et la mort dans les camps, quand tant a déjà été dit par les survivants eux-mêmes. La difficulté est que l’auteure semble elle-même empêtrée dans la violence de son sujet ; le thème de l’enfantement, originalité du roman mais horreur parmi les horreurs, doit être abordé frontalement et l’écriture s’y heurte. Les descriptions lyriques des paysages du Mecklembourg enneigé, les accès de tendresse pour les colonnes de prisonniers masculins, le bréviaire répété des horreurs que la narratrice se doit d’emporter dans l’après guerre pour témoigner, le ton romanesque qui imprègne cette histoire sont de trop, comme s’il fallait ménager des respirations.

Le Quatrième Mur, de Sorj Chalandon

15 Oct
Bacchante tremblante

La Cinquième Bacchante

Grasset

Lu par Philippe

Un projet casse-gueule

De Sorj Chalandon, on avait pu apprécier l’excellent Retour à Kyllibegs. Voici un nouveau roman mêlant expérience de grand reporter et fiction :

Titre alternatif : "Un plan galère et sans perd diem"

Titre alternatif : « Un plan galère et sans perd diem »

Georges est un jeune homme de théâtre soixante-huitard, communiste et activiste. Il se forge une amitié forte dans ses années de fac (70ies) avec un metteur en scène grec, juif, exilé et révolutionnaire, Samuel Akounis. Le temps les éloigne un peu. Ce grand frère, ce mentor, cette conscience dans la nuit, ce MacGuffin de Samuel décide de monter Antigone d’Anouilh dans le Liban déjà sanglant du début des années 80. Il cherche à convaincre un membre de chaque communauté (chiite, palestinien, sunnite, maronite, druze, lefèbvriste etc.) de participer à ce qui pourrait être une parenthèse sacrée, celle de la force du théâtre au cœur du No Man’s Land. Hélas, Samuel tombe malade et charge Georges de poursuivre son rêve, digne d’une certaine mission d’OSS 117. Déjà, la semaine s’annonce galère pour Georges.

Pour qui sont ces bombes au phosphore qui sifflent sur vos têtes ?

Un mur bien viril

Un quatrième mur bien viril

Le roman est savamment construit. Il s’ouvre parfaitement sur un coup de poing dur comme le fracas d’un obus : nous sommes prévenus, tout ne se déroule pas selon le plan. Il enchaîne longuement mais sans lourdeur sur l’amitié passée entre Georges et Samuel, leur communauté de combat et de philosophie… On en vient à comprendre le choix tragique du héros qui accepte tragiquement de monter une tragédie dans une tragique guerre civile. Ce qui fait beaucoup trop de fois le mot « tragique » pour que ça se termine bien.

La guerre du Liban n’aura pas lieu

Car oui, c’est bien la-bonne-idée-obligatoire d’une mise en abîme de la pièce d’Anouilh que nous avons là. Le texte (magnifique, à relire) d’Anouilh entre en écho avec la construction subtile du roman de Chalandon qui vibre à l’unisson du fatum d’une guerre dégueulasse. Et le lecteur reste rivé, sans catharsis possible, à la machine infernale. Les hommes font des plans, veulent illuminer la guerre d’une étoile filante de paix, et les dieux rient. La guerre est bien la ruine qui sert de scène à une admirable pièce de fureur et de paix.

La langue est parfaite, d’une plume sûre traçant les volutes d’émotion avec justesse, même si, comme pour le précédent roman, on regrettera un style peut-être trop moderato. Les quelques envolées stylistiques sont placées à endroits choisis et sont d’une puissance remarquable.

Gon-court vole, et nous venge

Un juré à la lecture du livre

Un juré à la lecture du livre

Il est en lice pour le prix Goncourt, ce qui prouverait que les caciques peuvent, par loi statistique, tomber juste parfois. Alors bien sûr, on pourra critiquer l’intention, la victoire facile de l’écrivain : il est aisé d’être marquant en romançant un acte magnifique en pleine guerre, en décrivant les horreurs des corps suppliciés et de l’espoir anéanti. Au contraire des sujets anodins comme les fades vies parisiennes qui forment les tombereaux de livres à ingurgiter pour le jury dans cette rentrée littéraire. Notons tout de même le tour de force qui consiste à traiter complètement son sujet sans sortir de piste, surtout avec une matière littéraire aussi explosive qu’une bombe artisanale dans la bande de Gaza. Un exercice difficile dans lequel Sorj Chalandon est passé maître.

Hercule Savinien de Cyrano de Beyrouth

Et c’est par là qu’il récolte de méritées 5 moustaches :  il ressort une formidable humanité de ce bouquin, mais rien de piou-piou, de facile. Les dieux rient… Soit. Sorj, lui, écrit, sans trop juger les parties, en empathie et intelligence. Celui qui croyait aux combats dépeint la défaite avec la douceur de l’homme résigné, avec son entêtement aussi. Car la lutte pour une pièce de théâtre est inutile, mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès. Non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile. A ce titre, un superbe roman qui donne à voir, qui rend moins bête et qui élève sans compromission du projet d’écriture, sans gommer toute l’aigreur de la guerre et l’amertume de la vie.

« Demander à Créon, acteur chrétien, de condamner à mort Antigone, actrice palestinienne. Proposer à un chiite d’être le page d’un maronite. Tout cela n’avait aucun sens. (…) La guerre était folie ? Sam disait que la paix devait l’être aussi. Il fallait justement proposer l’inconcevable. Monter Antigone sur une ligne de feu allait prendre les combats de court. Ce serait tellement beau que les fusils se baisseraient.

– Pour une heure, a ricané Aurore.

Elle était assise. Je me suis accroupi entre ses genoux.

– Une heure de paix ? Et tu voudrais que nous rations ça ? »

                                                                                                                                         

Toupet pancolisé

Duvet tragique

Lu par Marine

Fair-play, la primeur de la critique du Quatrième mur a été laissée à son plus fervent défenseur au sein de notre jury. Vous vous en doutez, sa fougue n’est pas forcément partagée.

Des lecteurs prêts pour la castagne

La force de ce roman est indéniablement sa capacité à faire entrer le lecteur dans la peau, malmenée, de Georges, apprenti militant d’extrême-gauche et apprenti metteur en scène. Le temps de la lecture, vous êtes Georges. Vous êtes cet exalté un peu attachant, très imparfait voire solidement caricatural. Vous êtes un fondu de la cause palestinienne volontiers porté sur la castagne (vous y avez même laissé un genou et une partie de votre moralité). Vous êtes béat d’admiration devant un authentique héro grec (parce que, quand même, vous vous rendez compte par moment que casser du pro-Giscard ce n’est pas exactement la même chose que d’affronter les blindés des colonels). Accessoirement vous êtes un jeune papa, encore une fois prêt à casser la tête de celui qui menacerait votre descendance. Bref, vous avez envie d’en découdre, quel qu’en soit le prétexte.

Des lecteurs prêts pour le fouet

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Jurée fouettée par l’auteur

Mais voilà (celle-là on l’attendait), Sorj Chalandon malmène tellement son personnage que c’est bien nous, lecteurs, qu’il sadise. Et ce parti pris est assurément problématique, car son cercle d’afficionados va s’en trouver réduit à ceux qui prennent d’habitude plaisir sous les coups de fouets. A la longue, j’ai eu l’impression qu’il n’aimait pas réellement son Georges, qu’il avait des comptes à lui rendre (ne connaissant pas personnellement l’auteur je ne me hasarderais pas à esquisser une explication d’ordre psychanalytique mais je lui conseille d’y penser). Or, à travers le mécanisme d’identification qu’il met, brillamment, en place, c’est nous qu’il n’aime pas.

Ce roman a le mérite (et le talent, ne le nions pas) de nous plonger dans une guerre à la fois connue et méconnue. Le Liban des années 80 comme vous ne l’aviez pas (complètement) imaginé. Les personnages secondaires qui se produisent sur ce théâtre de violence sont d’ailleurs très forts. Cependant, j’ai beaucoup moins adhéré à une mise en abyme parfois artificielle. Certes, le cœur du mécanisme romanesque, faire jouer Antigone par des représentants des différentes parties du conflit, est puissant. Toutefois, la mise en exergue de tous les rouages (notamment des prémisses du projet et du pilotage à distance par le héro grec) est un peu tirée par les cheveux et sape régulièrement les effets romanesques. Tout à coup on se retrouve nous, Pierre ou Jacques, à se demander ce qu’on fait dans ce club SM un peu too much, où le patron ne sait pas s’il veut nous séduire, nous ouvrir les yeux sur une réalité sordide ou nous casser la tronche.

La Montée des Cendres, de Pierre Patrolin

10 Oct
critique5

Moustache de flammes

Editions P.O.L

Lu par François H

Fascinant.

index

Un jeu de mots envoûtant.

Exactement comme un feu de cheminée dans l’obscurité et la fraîcheur d’une soirée d’hiver.

L’obsession du feu

Pierre Patrolin livre une partition extrêmement intéressante… Et pourtant la trame est mince. Jugez plutôt : un homme, le narrateur, vient d’emménager dans le quartier des Halles, son nouvel appartement est doté d’une cheminée. Le feu devient l’obsession du narrateur : l’entretenir, l’alimenter. Dans un Paris de fin du monde, un hiver de pluie sans fin, une crue de Seine attendue et redoutée, la rénovation des Halles imposant un paysage post-apocalyptique au cœur de la Capitale.

La chaleur et la sensualité du foyer

C’est réellement un roman du paradoxe, des contraires : l’eau qui descend sans pause du ciel, la fumée qui monte, la solitude et le froid de l’hiver, la chaleur du foyer, sa sensualité aussi. Le travail autour de l’entêtement, de la résistance impose son rythme, le roman est composé avec intelligence autour des quatre éléments qui s’opposent et se complètent.

Même la fin du roman qui aurait pu, avec moins de talent, passer pour un tour de passe-passe des plus pénibles, achève de convaincre.

Ce roman ne plaira pas à tous, certains seront vite lassés par la modestie des développements narratifs (globalement ils ne se passent pas grand-chose) mais l’écriture, ample, large, obsédée et obsédante ravira ceux qui savent apprécier une œuvre pour son ambition littéraire : La Montée des Cendres fait texte. Et pourtant il ne s’agit pas d’un exercice de style un peu stérile. Le roman vit, comme le feu, il vous dévore.

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fumeux

fumeux

Lu par Claire et Lina

Ce roman possède certes d’indéniables qualités : plutôt agréable à lire, une ambiance « fin du monde » assez bien rendue, et surtout, une virtuosité certaine à manier le lexique pyromane sur deux cents pages. Un véritable exploit, en quelque sorte.

Ces quelques braises suffisent-elles pourtant à enflammer le lecteur?  Que nenni. L’obsession de l’auteur pour tout ce qui brûle (le carton ne brûle pas comme le bois, qui lui même ne brûle pas comme le quignon de pain… on s’en doutait un peu), vs. tout ce qui mouille, la pluie qui tombe, la Seine qui monte et les platanes détrempés : plus que lassante, morose, triste remake de  » la pluie ça mouille, le feu ça brûle, etc, etc « , une chanson d’anthologie à la qualité qu’on lui connaît.

Seul un pompier moustachu aurait pu sauver le bouquin

Seul un pompier moustachu aurait pu sauver le bouquin

On ne va pas « spoiler » la fin pour ceux d’entre-vous qui vouent un culte à François H, auteur de la critique ci-dessus, et qui souhaitent donc dévorer le roman, mais, chuuuut, cette manie de la flamme se termine comme on le devine, par une accélération du rythme qui tend à prouver que l’auteur lui-même n’en pouvait plus !

A moins d’être un boulimique du feu de cheminée, adorateur de brûlage d’objets en tout genre, fanatique d’allumettes et pyromane incompris, on s’ennuie terriblement. Sans histoire, la qualité de l’écriture ne suffit malheureusement pas à porter un roman.

Le bonheur conjugal, de Tahar Ben Jelloun

29 Oct

Moustaches conjugales

Gallimard

Lu par Alys

Beau comme un peintre qui bave

A lire en préparation de mariage

Le roman s’ouvre sur le témoignage d’un artiste célèbre, immobilisé suite à une attaque dans sa grande maison de Casablanca. Il déplore sa paralysie subite, déclenchée par un AVC qui a failli le laisser sur le carreau. Il fait chaud, il bave, les mouches lui tournent autour et il attend, immobile, que les journées passent. Et puis il nous raconte sa vie.

Le style est d’une beauté classique, le personnage a la trempe de ces hommes qui ont eu une vie splendide et qui, au moment de mourir, l’observent avec bienveillance à l’ombre d’un arbre. On pense tout de suite à Gabriel Garcia Marquez dans « Mémoire de mes putains tristes » : pour la chaleur écrasante du dehors, l’ombre d’une grande maison silencieuse, pour le corps qui dépérit et les (très) jeunes femmes guérisseuses.
Parole à la défense
Le grand peintre raconte sa relation avec sa femme, qui s’est détériorée avec le temps. On la comprend folle, hystérique en tous cas, on plaint le pauvre homme coincé dans sa chaise.
Et puis la deuxième partie du roman donne la réponse de sa femme. Elle donne sa version des évènements et décrit la vie aux côtés de ce peintre qui nous apparaît comme un monstre d’égoïsme, imbu de sa personne, infidèle maladif et manipulateur. Le ton et le style changent, et on passe de Garcia Marquez à « La mégère apprivoisée » en quelques pages. On regrette que la partie féminine n’ait pas la beauté et le sublime de celle de son mari, mais c’est bien là le problème du couple, n’est-ce pas ?
Un très beau roman, une écriture magnifique, un cinq moustaches
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