Le syndrome du varan, de Justine Niogret

10 Oct

Lu par… Bérénice

Smaug giganteus

 

 

 

 

Boum, boum, bam, boum, bam, crrrrc, ploum. Vous l’entendez, le bruit des autres livres de 2018 qui tombent de l’étagère pour faire place à celui de Justine Niogret ?

Roman à la première personne, Le syndrome du varan est magistral. La narratrice, une femme de 37 ans, livre tout à la fois son enfance, dans un cocon de parentalité destructrice et abusive, et sa lutte pour la construction et la reconstruction. Le varan, c’est cet animal antédiluvien dans lequel se dissout l’enfant, un animal dont l’inhumanité sauve, paradoxalement, son humanité à elle.

Loin du « je » facile de 90 % des romans de la rentrée littéraire, le « je » du roman de Justine Niogret est éminemment politique.

Entre une mère perverse, bête et folle, et un père pédophile, la survie physique et mentale de la narratrice, que l’on connaît pourtant puisque l’on sait que c’est une femme adulte qui écrit, une femme « qui va bien », devient un enjeu à chaque page, à chaque mot.

Pendant et après la lecture, on se sent mal, ça colle à la peau comme une gangue de boue et aux yeux comme une antique souillure. Devant cette petite fille, et toutes les autres, et tous les enfants, qui sommes-nous en tant que victime, lorsque nous l’avons été d’une façon ou d’une autre ? Et comment agissons-nous ensuite, en tant que membre d’une société dans laquelle ces enfants   ?

D’une précision brutale, fignolée avec les tripes, Justine Niogret parvient à raconter comment dans un monde pourtant déjà faussé de bout en bout, tout peut encore basculer, pour le pire, et comme, aussi, on en revient.

Cette société patriarcale qui est la nôtre est torpillée de haine, à juste titre, pour l’indifférence dans laquelle elle place ces enfants au milieu d’hommes qui n’ont pour référentiel qu’eux, leur bite et leur bon droit. Cette société qui, en parallèle, fait du pardon un devoir et un passage obligé, ne peut être celle dans laquelle on veut vivre ; ce cri là est celui du Syndrome du varan.

Pour le dire simplement, ce livre m’a donné l’envie d’être l’amie d’une autrice qui sait écrire tout cela, qui sait accompagner le talent littéraire d’un propos, fort et construit, et d’écrire avec humour aussi. Mention spéciale au Bas les masques de 1995 et à Mireille Dumas qui ont marqué, sans forcément avec autant de stupidité que la mère de la narratrice, une génération de rôlistes et de GNistes.

NDLR : un.e rôliste est une personne qui joue aux jeux de rôle (l’interprétation d’un ou plusieurs personnages dans un univers donné et aux clefs définies, fréquemment autour d’une table) et un.e GNiste est une personne qui s’adonne au jeu de rôle grandeur nature, soit la même chose mais de manière extrêmement immersive, puisqu’il s’agit du jeu de personnages qui interagissent physiquement, dans un monde fictif. C’est super.

L’homme derrière le varan, pour les passionnés de Komodo.

Ma dévotion, de Julia Kerninon

9 Oct

Lu par… Alys

Mettez m’en quatre

 

 

 

 

Helen, quatre-vingts ans bien tassés, croise par hasard Franck, même âge, dans une rue de Londres. Ils ne se sont pas vus depuis quinze ans, et ont pourtant passé la majorité de leur vie ensemble. Helen profite de cette rencontre pour dire à Franck ses quatre vérités.

Helen et Franck se sont rencontrés à Rome, où leurs pères étaient respectivement consul et vice consul. Des parents désintéressés, deux grands frères violents, Helen hait sa famille et n’a que Franck comme ami. Très vite, elle part à Amsterdam et l’emmène sous son bras. Elle, elle écrit, des essais, des études. Lui, il ne fait rien. Ils grandissent ensemble, s’aiment.

« Tu n’avais pas de plan B, tu avais simplement prévu d’être un génie, tu feuilletais livre après livre pour te renseigner, te documenter, pour être un intellectuel, quelqu’un de brillant.« 
Et puis un jour, à 28 ans, Franck découvre la peinture. Grâce à Helen, il devient un génie connu dans le monde entier. Helen reste à ses côtés, dans un statut à cheval entre celui de meilleure amie, de mère et de femme. Les maîtresses défilent, il tombe même amoureux, quitte l’appartement. Mais y revient pour travailler tous les jours. Helen ne dit rien, continue à être présente.
Un jour, elle tombe amoureuse de quelqu’un d’autre. Elle se marie et part aux États-Unis. Mais l’amour exceptionnel qu’elle porte à Franck la rattrape. Et elle y retourne. Elle supporte tout, les humiliations des autres femmes. Son égoïsme, son indifférence. Jusqu’au drame.
Un roman élégant et délicat sur les ressorts psychologiques d’une relation amoureuse ambivalente, complexe et destructrice.

Vas-y Francky c’est bon bon bon

 

NDLR : sur le même thème, nous recommandons vivement Les furies, de Lauren Groff.

Le rire de Xavier Grall, de Gaëtan Lecoq

8 Oct

Lu par… Bérénice

Plus de calvaires que d’Abers

 

 

 

Canada, Suisse, les jurés du Virilo ne reculent devant aucune frontière pourvu qu’elle soit francophone et le prouvent une fois encore avec ce livre qui fleure bon les Monts d’Arrée.

L’auteur part à la recherche de Xavier Grall, poète, journaliste, indépendantiste, catholique et exalté breton. Souvent tout à la fois, pas toujours très réfléchi, ou en tout cas chien fou de la cause bretonne, il donne sa plume à qui veut et n’est pas très regardant sur le profil de ceux qui le publient.

Profondément croyant, dévoué comme un homme des années 50 pouvait l’être à sa famille, soit sans mettre les mains dans le cambouis du quotidien, Grall se sent exilé à Paris et redécouvre la Bretagne, trop tard pour ses poumons ruinés par le tabac qui ne profiteront pas tant de l’iode.

Je l’avoue, autant le mysticisme peut me séduire, le catholicisme romain m’emmerde et cet homme écrivait à La vie catholique et Témoignage chrétien. Certes, il a été bouleversé la guerre d’Algérie, qui a mis un sacré coup à son patriotisme, certes, il entame une réflexion sur l’identité. C’est cela que j’aurais vraiment aimé lire, ça et le retour en arrière sur tous ces indépendantistes qui ont allègrement collaboré pendant la seconde guerre mondiale, et pas ce témoignage somme toute chronologique de la vie de Xavier Grall qui s’étire en longueur, poussif.

De Grall j’ai aimé les quelques vers qui peignent la nature, trop peu nombreux dans le roman, et pas les incursions dans sa foi qui me restent étrangères, y compris après cette lecture, pas vraiment les extraits de ses billets de journalistes, et finalement, qu’on me le pardonne, pas non plus sa vie de famille telle qu’elle est brossée. J’aurais aimé aussi me passer du narrateur, qui fait vivre ses dialogues avec Grall, mort en 1981, et établit un parallèle laborieux avec sa propre histoire. J’ai refermé ce livre avec la sensation d’une rencontre ratée.

 

L’autre roman que j’aurais aimé lire

 

Désintégration, d’Emmanuelle Richard

7 Oct

Lu par… Alys

VNR

 

 

 

La narratrice est écrivain (ben tiens). Le roman s’ouvre sur l’anniversaire de ses 18 ans, qu’elle partage avec deux copines et qu’elles ont organisé dans un club d’équitation. Le problème, c’est que la narratrice (appelons-la Manu, parce que bon, on a bien compris qui parlait), donc le problème, c’est que Manu, elle préférait un anniv avec des bières et des chips, et qu’elle se retrouve coincée avec ses potes bourges à un anniv qui lui ressemble pas. Du coup, elle se tape le cowboy venu faire une démo de country, et puis aussi un mec du village dont la meuf est à l’anniv.
20 ans plus tard, Manu est devenue une auteure connue (ben tiens), et au cours d’un dîner avec un réal connu (pendant lequel ils ne s’adressent pas un mot mais se kiffent quand même, c’est ça l’alchimie des artistes), elle repense à son parcours.
On va vous la faire courte, ca tient en une phrase : Manu a passé sa vie entourée de gens plus riches, plus puissants, plus beaux et mieux sapés, et elle les hait. Tous. Mais bon, elle continue à les côtoyer. Du coup, elle leur reproche sa vie pourrie, ses boulots merdiques chez Leroy Merlin, leurs regards méprisants sur ses manteaux Jennifer. Elle en fait des caisses en mode lutte des classes, et elle continue à fréquenter tous ces « fils de », comme elle les appelle, probablement pour avoir un truc à raconter.

Sur un sujet moult fois traité, on se dit au bout de 100 pages qu’elle va vraiment s’énerver, butter tout le monde, bouffer du fils de (quoiqu’elle s’en tape régulièrement quand même) ou pourquoi pas se pendre dans le salon de sa coloc de 100m2 dans le 17. Ben non, elle continue ses lamentations, à base de phrases type l’art c’est pour les riches « Je ne comprenais pas que l’art et la création puissent être considérés comme un travail » ou les propriétaires, c’est des cons : « quand je pense que ce sont ces gens, tous propriétaires, qui ne connaissent pas le prix du pain« . Et ça sur des pages et des pages.

Aux deux-tiers du roman, sursaut d’espoir, Manu cite feu Phillip Roth : « On se trompe avant même de rencontrer les gens, quand on imagine la rencontre avec eux ; on se trompe quand on est avec eux (…) l’histoire de la vie, c’est de se tromper sur leur compte, encore et encore. »
Ah. On se dit que ça va basculer, qu’elle va se rendre compte que ce qu’elle dit c’est quand même pas super intéressant. Ça se trouve, tout ça c’était du second degré même. On lui pardonne presque d’avoir attendu les 2/3 du bouquin, c’était un peu long mais tant pis.
Mais non. Dans le dernier tiers, Manu est devenue connue, et elle est en plein kiff parce que tous les bourges de la Grande Ville lui mangent dans la main (ben tiens). Et elle continue à les haïr, bien sûr : « ces gens après qui j’ai couru tant d’années sans jamais qu’ils m’envisagent ou se fendent d’un refus viennent à moi tout sourire, cette femme qui m’avait conseillé d’écrire des livres de cuisine me salue comme si nous avions vendu des chaussettes ensemble« .
Un propos creux et sans intérêt. Ce n’est pas un roman, mais une longue lamentation écervelée sur les habitants de la Grande Ville (non mais sérieusement ?) et leur snobisme.
Mention spéciale à la dernière page qui nous a donné des envies de pain dans la gueule : « Ce livre a été composé en écoutant les artistes suivants : 13 Block, 1995, Arsenik, Booba (oui oui), Clara Luciani (oui oui), Damso (…), Fishbach, Kaaris, Kekra, (…), PNL (oui oui), NTM » etc.
Du gros son de banlieusard quoi.

ouin ouin

Le Sacret, de Marc Graciano

6 Oct

Lu par… Bérénice

Je prévois une autourserie dans les plans de ma future maison

 

 

 

 

Le sachiez-vous ? Un sacret est un oiseau de proie de la famille des Falconidés. Qu’il est reposant de lire un livre où le héros n’est pas un homme.

Oui

Quatre-vingt pages et une seule phrase, qui s’enroule et se déroule autour de l’oiseau trouvé blessé par le garçon. Marc Graciano nous enlève dans ses rets moyenâgeux, et c’est une danse entre mots précieux et ce de tous les jours qui encore une fois se colle tout contre mon cœur.

Le garçon qui recueille l’oiseau n’est pas de noble naissance mais l’oiseau es indiscutablement à lui : il l’a soigné et sauvé. Alors, il est invité à participer à la chasse seigneuriale. Oh, loin derrière tous ceux et celles de rang, mais là, avec l’autoursier qui connaît tous les oiseaux et leurs techniques.

C’est une très belle scène de chasse, qui ne prétend pas occulter la violence de la chasse à l’oiseau.

« […] ce fut un choc violent qui fit culbuter ensemble le levraut et l’oiseau, et souleva de fines parcelles de terre et des brins de pelouse, puis, quand le levraut fut bien certainement empiété et immobilisé, l’oiseau de proie lui fracassa le crâne avec son bec mais sans toutefois l’avoir déjà tué, puis lui creva et lui dévora les yeux, ce qui fit pousser au levraut des piaulements très aigus et peur et de souffrance […] »

On halète avec les hommes et on regarde l’oiseau.

Mais

Certes, pas d’homme = pas de viol. Merci. Mais, Marc, Marc, Marc.

80 pages.

80.

Dans cette si petite collection de Corti.

Marc, on SENT que c’est un bout de truc. Un extrait ? Un travail spécifique ? Une demande d’éditeur ?

Je suis tombée amoureuse de cette écriture avec de vrais longs livres qui me transportent et m’emportent, enfin ! Marc, on s’en fout si ton éditeur a dit que ça ne vendait pas, de toute façon tu es publié chez Corti. Ça ne vend pas, ne te mens pas. Pas de 5 moustache tant que je n’ai pas un au moins 250 pages dans les mains. Ecris un long livre, de nouveau.

Stp.

Pas de poisson dans cette histoire COURTE

A son image, de Jérôme Ferrari

5 Oct

Lu par… Alys

Corsé

 

 

 

 

L’histoire démarre à l’enterrement d’Antonia, une jeune femme photographe qui s’est tuée en voiture sur les petites routes corses. Le roman avance au rythme de la messe, conduite par son parrain. On découvre la vie d’Antonia, en Corse bien sûr, dans le décor un peu triste du combat nationaliste, où les femmes grandissent « femmes de », et les hommes guerriers, obsédés par les armes. Sur fond de scission du FLNC, la jeune femme se libère petit à petit de ce cadre patriarcal et décide de partir documenter la guerre en Yougoslavie.
Brinquebalée entre sujets sans intérêts commandés par la presse et sujets obscènes refusés par cette dernière, Antonia prend conscience de la difficulté du rôle du photo-journaliste de guerre, qu’on envoie sur le terrain pour témoigner d’atrocités que personne ne veut voir.
Un roman splendide et juste sur la destruction, la violence, et bien sûr, sur la photographie. Un roman également bien documenté (ça fait plaisir de voir qu’il y a encore des auteurs français qui bossent).
« Personne n’a énoncé ce paradoxe plus clairement que Mathieu Riboulet  : « La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe. » »

Avec tout ça on a des envies de voyage

Taqawan, de Eric Plamondon

4 Oct

Lu par… Gaël

3 moustaches (de siluriforme)

 

 

 

Après Un mal terrible se prépare et Loup et les hommes (Prix Virilo des maternelles (& crèches) 2018), la saison québécoise 2018 se poursuit avec Taqawan.

Ce roman, qui semble connaître un certain succès pour un éditeur canadien et discret mais porté par un bon bouche à oreilles, décrit des événements en marge d’un des grands conflits entre le gouvernement québécois et les Amérindiens vivant dans les réserves qui ont eu lieu dans les années 1980. Le 11 juin 1981, trois cents policiers québecois débarquent sur la réserve de Restigouche pour s’emparer des filets des Indiens mi’gmaq (les « Micmacs » de la propagande coloniale), en délicatesse avec la réglementation sur la pêche, elle-même en délicatesse avec le mode de vie traditionnel de ces Autochtones, qu’ils tentent de préserver.

« Un roman noir, un récit historique, un livre de contes, un pamphlet politique », dit le site de l’éditeur, à quoi on pourrait ajouter : un traité sur le cycle reproductif des saumons, une collection d’anecdotes sur la vie passée et présente des Autochtones du Québec, une évocation semi-nostalgique du Québec enfui des années 1980 (il se trouve que ces journées ont également révélé au monde ébahi la jeune Céline Dion), un récit initiatique de sortie de l’adolescence. Au moins. Et ça finit par devenir un handicap plutôt qu’un atout, en tout cas dans un petit livre d’environ 200 pages. Aucune des facettes n’est vraiment explorée à fond, même si chacune d’elle est sympathique et plutôt bien menée (oui on peut bien mener une facette ; il n’y a pas de raison que seuls les auteurs publiés puissent se permettre des métaphores hasardeuses). Autre revers de la même médaille, on a parfois l’impression que l’auteur a voulu caser l’ensemble de son travail de documentation et le lien avec l’intrigue ou le propos devient parfois ténu ou extrait au forceps (même si on apprend plein de choses sur les mythes et traditions des Mi’gmaqs, ou sur la fraie du saumon) (extraire un lien au forceps, pas de problème !).

Si Taqawan vous a plu, ou vous a agacé par son manque de cohérence, je vous recommande sur un sujet très proche (et écrit par un homme qui est partie prenante des luttes amérindiennes depuis trente ans) La femme tombée du ciel de Thomas King, très bien traduit chez Philippe Rey, beaucoup plus marquant et avec une très jolie photo de couverture.

Vous apprendrez, entre autres, que la pêche au saumon a été introduite au Canada par les officiers de George III

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