Tag Archives: rentrée littéraire 2018

Vers la beauté, de David Foenkinos

21 Sep

Lu par… Alys

Musée du poids lourd

 

 

 

Antoine est maître de conférence aux Beaux Arts de Lyon. Un jour, on ne sait pas pourquoi, il a décidé de tout quitter pour devenir gardien au Quai D’Orsay. Il est assigné à la salle des Modigliani, et ça loupe pas, on se tape le parallèle avec Jeanne Hébuterne, la fiancée du peintre au destin terrible.

En fait, Antoine a eu un jour comme élève une jeune femme super douée, qui avait eu le malheur de tomber dans son enfance sur un professeur de peinture aux mains (très) baladeuses. Du coup, elle avait beaucoup de mal à s’en remettre, et un jour qu’il lui avait fait une critique sur une de ses toiles, elle a sauté par la fenêtre (comme Jeanne H.). Antoine, traumatisé, s’est barré à Paris sans donner de nouvelles à personne pour devenir gardien de musée.

Attention, spoiler : on apprend à la fin que la pauvre étudiante avait croisé le jour même son bourreau et que du coup c’est pour ça qu’elle s’était suicidée. Donc que ça n’avait rien à voir avec Antoine. Mais c’est pas grave, il n’a pas tout perdu, puisqu’il finit par se taper la DRH du Quai d’Orsay.

Voilà. Rien de plus. C’est nul. A choisir, achetez plutôt une place pour le Quai d’Orsay, ça vous coûtera 3 fois moins cher, et vous aurez au moins le plaisir de voir de la vraie beauté.

Tout est bien qui finit bien.

Réelle, de Guillaume Sire

20 Sep

Lu par… Bérénice

Moustaches cathodiques

 

 

 

 

Johanna Tapiro est beauf. Quoi qu’elle fasse, quoi qu’elle espère, peu importe les couches qu’elle ajoute sur elle et autour d’elle, personne, jamais, au sein de la bourgeoisie avec un minimum de capital culturel ne la considèrera autrement qu’avec un immense mépris. Chez elle, les meubles sont massifs et fonctionnels, on y écoute Johnny, les bijoux de sa mère et les siens sont composés d’énormes perles en toc, sa meilleure amie s’appelle Jennifer, elle a des seins avant les autres filles de sa classe. Tout la prédestinait à l’échec. C’est que que lui répète Antoine Dupré, avec ou sans mots, en la violant tous les jours dans la cuisine, ou autre endroit aseptisé de son appartement, l’année de ses quatorze ans.

Jennifer abandonne le lycée en seconde et convainc Johanna de s’inscrire au casting de Graines de Star. Johanna envoie sa photo préférée, celle où elle est avec son père un soir de réveillon et où tout est dit d’elle et de son milieu. Dieu m’a donné la foi ne lui porte pas chance pour l’audition. Arrêt des études, supermarché, McDo, espoir d’une vie meilleure. Et puis, d’un peu nulle part, une société de production l’appelle, et pour Johanna c’est l’espoir de la gloire, de l’argent, et de la célébrité. Elle sera une autre elle-même, loin de sa classe sociale. Alors elle intègre l’équivalent du Loft. Pas besoin de raconter la lente descente aux enfers orchestrée par les puissants de la télévision qui la récupèrent dans mille émissions minables, avanies toujours plus sordides, la sommant de s’oublier elle-même et, pire, de renier d’où elle vient, tout en soulignant précisément ces deux caractéristiques, l’empêchant d’en sortir. Johanna ne peut qu’en crever, ou éventuellement finir en couple avec un motard.

Guillaume Sire souligne avec justesse, et sans mépris, le prolétariat recréé par les clowns de la télévision, cette nouvelle bourgeoisie minable de la dictature de l’argent et de l’audimat. Je regrette toutefois que le propos soit si étiré. Trois cent pages de vie banale et acceptée au forceps, ponctuées de petites et grandes trahisons, donnent malgré tout l’impression de devoir avaler des Danettes au caramel à la chaîne : pour le défi, pourquoi pas, mais personne n’aime vraiment ça. Au surplus, et sans doute est-ce là la faille de la subjectivité du juré, j’éprouve un intérêt avoisinant le néant pour la télévision et, a fortiori, la téléréalité. Je ne peux donc m’empêcher de trouver l’exercice réussi mais assez vain.

A la télé tout est plus gros (sauf les livres)

 

NB :

une demi-moustache est attribuée à la couverture, excellent choix.

 

 

 

 

Lèvres de pierre, de Nancy Huston

19 Sep

Lu par… Bérénice

Les bouddhas n’ont pas assez de moustache au Cambodge le vendredi

 

 

 

 

Vent d’Est, vent d’Ouest

Prek Sbauv, campagne khmère, 1934. Saloth Sâr est un enfant timide et sensible, qui a appris à garder son quant-à-soi et voudrait bien ne pas avoir vu les porcs se faire ouvrir d’une oreille à l’autre ; il n’aime pas trop cela, ni toute autre forme de violence d’ailleurs . Il fait encore pipi au lit et c’est son principal problème, car bientôt il partira à l’internat. Un an au Vat Botum Vaddei, monastère aux froufrous de curcuma, au son des gongs et des mélopées, puis l’école française, voilà ce qui est programmé pour lui. A la stupéfaction de tous, et sans doute de lui-même, il y est un moinillon assidu et aveugle, heureux d’apprendre à se défaire de ses émotions.

Le déracinement absolu survient lors de l’entrée à l’école française. C’est la violence suprême du déchirement intérieur. C’est le colonialisme et le catholicisme comme deux marteaux qui assomment. Rattrapé par l’échec que lui promettait le regard de son père, Saloth Sâr est un cancre invétéré. Les liens de la famille avec la royauté permettent quelques sorties à la cour, dorures et courtisanes dans lesquelles il perd son pucelage. La guerre, l’échec scolaire, l’accession du roi Sihanouk au trône, l’échec scolaire, définitif cette fois, le départ pour Paris à 24 ans, puis le marxisme comme salut, lorsqu’encore une fois, c’est l’échec scolaire. Définitif. Nouveau départ.

Et à l’Ouest ? Dorrit, Nancy donc, c’est transparent, devient la confidente de son père, Dom Juan sur le retour, commence ses années de lycée dans une école à la pédagogie alternative et connaît ses premiers émois. La famille traverse une passe difficile, l’impécuniosité du chef de famille les réduisant à cumuler les emplois et les petites astuces. Dorrit se fait tabasser pendant l’amour, le visage en sang et ses seize ans tenus en otage par l’illusion de l’amour. Par la suite, les hommes, les viols, les hommes, triptyque banal et écœurant. Loin, loin pour Dorrit, c’est la nausée au Viêtnam. Elle s’enlise dans le patriarcat. Courant toujours après les études supérieures et donc l’argent (ce sont les États-Unis), elle expérimente la prostitution, une brève et si longue après-midi. Le coût psychologique est immense, et ouvre grand les portes à l’anorexie. Au Cambodge, les enfants mourant de faim sont de petites statues calmes et silencieuses au regard fixe.

Nancy H. = largeur des pages chez Actes Sud / nombre de calories * Pol Pot + racine de Douch

Indépendamment, chaque partie possède de grandes forces. L’enfance de Pol Pot n’est pas une page d’histoire que je connaissais et j’éprouve par ailleurs beaucoup d’admiration pour Dorrit. Huston est fidèle à son écriture : des phrases qui cisaillent, un verbe qui n’épargne pas le lecteur et une grande fluidité dans les dialogues.

Hélas, l’ensemble possède une nette propension à générer un malaise certain, et ce n’est pas une volonté de l’autrice. A la moulinette du grand générateur de la fabrique des monstres, Huston s’abstient tant de démontrer que de comprendre tant elle est occupée à se regarder le nombril.

A l’intérieur de Nancy

En faisant rentrer au chausse-pied son monstre intérieur dans celui de Pol Pot (oui, c’est sale), Nancy Huston pousse un peu mémé dans les orties. On a beau tous pouvoir basculer, pour nombre de raisons, la pertinence de la comparaison ne s’impose pas au fil de la lecture.

 

 

Nancy « too much » Huston

Quant aux choix littéraires, ils sont tout à fait dispensables. Huston choisit de tutoyer Saloth Sar et de parler de Dorrit à la troisième personne. Cette troisième personne, distanciation oblige, possède un vrai souffle narratif, qui transporte et prend aux tripes. Le tutoiement, en revanche, n’ajoute qu’une touche cucul et artificielle dont j’aurais bien fait l’économie – et vous aussi car on n’a pas besoin de ça pour 19,80 €.

Deuxième choix contestable : une postface puissante (à la troisième personne pour Pol-Pot, youpi), qui contient tout le propos déroulé pendant les 220 pages (90 pages chez un éditeur normal) et qui aurait dû, j’insiste, être la préface. Cette page est merveilleuse et aurait servi le livre par son souffle.

Enfin, enfin, mais pitié mais pourquoi nous infliger cette préface plate, prétentieuse, et longue comme un jour sans pain ? Nancy Huston s’y justifie en long, large et travers de sa légitimité à écrire au sujet du Cambodge. Rien ne nous est épargné, de son voyage en 2008 à la façon dont elle s’est mise au yoga. C’est non seulement inutile mais, pire, risible. So long, Nancy.

Le célèbre dictateur

Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal

13 Sep

Lu par… Anne

Réjouies et a fresco

 

 

 

 

Il y a des livres qu’on aimerait pouvoir détester juste parce que, parce qu’on est des têtes de lard et qu’hurler avec la meute germanopratine, aussi velue soit-elle, merci mais non merci. Le nouveau roman de Maylis de Kerangal en fait partie.

Sauf que… Il faut parfois se défaire de sa mauvaise foi naturelle et le reconnaître : le livre est une sacrée réussite qui parvient à ne parler de rien de plus que les autres avec sensualité et érudition.

L’histoire est celle de Paula, post-ado désœuvrée (comme nous tous, hein) qui décide un beau jour de s’inscrire dans une école bruxelloise enseignant l’art confidentiel et minutieux du trompe l’œil. Paula en bave, elle s’accroche, vit en colocation dans un appart pourri, se fait des amis, finit son cursus, décroche un premier contrat, puis un autre et finit par bosser sur Lascaux IV. Comme nous tous, je vous dis.

A marche forcée (et ce stacatto immuable est peut-être l’un des seuls bémols du roman), Maylis (vous permettez que je vous appelle Maylis ?) nous plonge avec délectation dans les matières et les odeurs, les êtres et les formes, les lieux et les histoires. On voyage, on découvre, on respire un peu d’éther.

Page 48 pourtant on espère la chute, le faux-pas, la faute de goût: « ceux de Paula sont beaux et propres, la virole étincelante, la touffe douce […] un petit gris à soies de porc, un épointé, un striper… ». Hélas il ne s’agit pas des fantaisies de Paula en matière d’épilation mais bien de ses pinceaux.

De même frémit-on à l’évocation des attentats de Charlie Hebdo, mais ce sont des dessinateurs qu’on assassine, des faussaires du réel, tout comme Paula et ses amis. Et Maylis retombe sur ses pattes avec la grâce d’un persan à poils longs dans le salon d’une vielle châtelaine.

Sa métaphore de l’imitation comme création est vieille comme l’art mais on y est bien, comme dans une bonne vieille charentaise élimée, et elle fonctionne très bien comme mise en abyme du travail de l’écrivain. On est dans du connu, du confort.

Verdict : Un roman initiatique élégant qui donne envie de se remettre à la peinture par numéros.

5 ans d’études pour apprendre l’art délicat du trompe l’oeil

Dernières nouvelles du futur, de Patrice Franceschi

12 Sep

Lu par… Philippe

Dernières staches du turfu

 

 

 

No (nouvelles du) future

Je divulgache de suite. La grande nouvelle c’est que dans le futur, le futur craint.

C’est tout ? Non : il y des caméras partout, chez nous et au dehors. On ne peut littéralement plus pisser tranquille : la moindre hésitation dans notre beauty routine matinale est aussitôt mesurée et transmise aux algorithmes des assureurs, qui calculent le risque de sédition, d’absentéisme ou de maladie. CNIL, que n’es-tu là. Et ce n’est pas tout : coté transhumanisme, Google a enfin créé ses surhommes augmentés, d’où émeutes car vie éternelle trop chère, d’où tirage au sort parmi les pauvres. Que sont mes Comités Consultatifs d’Éthique devenus. Et ce n’est pas tout : le complexe scientifico-industriel continue de s’intéresser au vide interstellaire au détriment de la planète bleue. Si Nicolas Hulot aussi nous délaisse, c’est que tout est bien perdu et que sic transit…

Gare au futur

Et Il en va ainsi pendant 15 nouvelles.  La formule s’installe vite : un nouveau chapitre, une nouvelle nouvelle, un nouveau grand thème pioché dans le dernier Usbek et Rica, la nuance de l’analyse en moins. Le tout est relié par un mince fil conducteur, tenu par un mystérieux un mouvement dissident qui fait des happenings à chaque chapitre, genre anonymous, mais  géré par des khâgneux ne sachant pas coder. D’ailleurs, il s’appelle le réseau Sénèque. Un nom bien maladroit quand on sait que le philosophe aura formé Néron, refusé de participer à un complot contre son élève avant d’être poussé au suicide par ce dernier, mais passons…

Big Brother, Big Data, Big Narcisse d’écrivain

 

Passons, car c’est une belle et courageuse idée que celle de Patrice Franceschi : faire des nouvelles (genre sous-évalué en France) pour raconter un futur dystopique (procédé peu exploré dans la littérature française) dans lequel la technique a abolit les libertés sous couvert de progrès (sujets brûlants mais presque inexistants des 3 dernières rentrées littéraires). En plus certaines idées de chapitres sont vraiment bonnes.

 

Mais 4 défauts rendent cette lecture très dispensable :

 

1)      Les enjeux sont soulignés avec tant de stabilo que la feuille gondole. Le projet (soit disant simplicité de fable et brièveté de nouvelle, nous y reviendrons) n’excusent pas le manque de subtilité. Le trait est grossier, à l’image de ce long dialogue entre un méchant juge qui s’insurge face à la calme gravitas d’un guide de haute-montagne. Évidemment, ce dernier énumère les leçons de vie dignes d’un dialogue de Platon en fin de Banquet :

« – Il est des libertés oubliées, Votre honneur.
– De quoi voulez-vous parler ?
– Je pose seulement la question suivante : à quoi bon vivre longtemps si ce n’est pas pour vivre pleinement ?
 »

Tout est ainsi : lourdaud, didactique. Autre exemple : un héros va commettre « un attentat » préparé pendant 15 pages, à l’abri d’un angle mort de caméras de rue. Que va-t-il faire ? Un pochoir de Banksy ? Enfin pisser en public sans être filmé ? Non : « Il plongea la main dans sa sacoche et en sorti (…) la bombe (…): un recueil complet des Poèmes saturniens de Verlaine.» Et ouais. Il lit, mec ! Le lecteur se fait ainsi constamment bourrer les côtes par les coudes de l’auteur-voyageur-granThumain qui lui hurle ses clins d’œil entre les lignes : « CH’TE L’AVAIS BIEN DIT, NOUS ON A RAISON »

2)      En conséquence de quoi, le livre est imbibé de cette fameuse Grasset touch, marque de fabrique de la vénérable maison d’édition : la fière (et parfois malicieuse) connivence de vieux cons. Tout écrivain-aventurier-baroudeur qu’il soit, Patrice Franceschi semble écrire avec la même intention qu’un chef de famille du XIXe siècle pérorant dans son fauteuil-crapaud, tournant son verre de cognac en creux de paume pour donner des leçons de vie à son gendre.

3)      Le livre est une suite de saynètes disparates. Normal pour un recueil de nouvelles ; moins pour un recueil de nouvelles qui ne s’assume pas, puisqu’en préface l’auteur nous enjoint à les lire dans l’ordre et sans sauter de chapitres. Comme un roman, mais avec des chapitres étrangers les uns des autres, quoi. Les « nouvelles », dessinées à gros traits, sont donc surtout une licence au manque de subtilité et de souffle (cf. point 1) ou un cache-synopsis de scènes de films.

4)      Sur les mêmes sujets prospectifs, et plus encore, la série Black Mirror fait mieux, plus profond, en plus bref et en plus agréable. Même le meilleur des mondes, pourtant publié en 1932, semble plus actuel sur la longueur.

 

Vous savez donc quoi lire ou regarder de mieux et pour moins cher.

Sénèque un au-revoir

Ma Grande, de Claire Castillon

11 Sep

Lu par… Jean-Marc

JM, c’est un gentil. 3 moustaches « pour équilibrer » a-t-il dit.

 

 

 

 

 

Que penser du dernier roman de Claire Castillon ? A l’évidence, elle a un sujet, une manière d’écrire, qui n’est pas encore du style, mais une obstination dans le monologue intérieur qui fait entendre, au fil des pages, un ronronnement familier. On s’habitue à lire ce livre, comme on s’habitue à ce récit d’un homme écrasé par sa femme, jalouse, possessive, haineuse, misanthrope, retorse, mesquine. C’est beaucoup pour un seul personnage de roman, et tant de noirceur, qui pourrit inlassablement la vie de couple, les relations familiales et amicales, finit par imposer au lecteur une forme de fascination. On se découvre voyeur, vaguement fasciné, hésitant parfois à lancer au mari malmené un « casse-toi, pauv’ con ! » ou bien, souvenirs en noir et blanc, à lui conseiller de regarder La Poison, film définitif de Sacha Guitry sur les derniers feux de l’amour conjugal.

Pourtant, Ma Grande est vraiment chiante et pas sympa.

« Tu as pas supporté notre proximité. Tu t’es vengéesur la petite. Tu avais besoin de gueuler de toute façon. »

« Tu passais des assiettes en carton remplies de canapés. Avariés. Le tarama avait jauni. Avec la chaleur, ça avait tourné. Tu m’as vu en jeter et tu as crié Ça va pas la tête ? On s’en fout, ils vont les manger. »

Mais, qu’il s’agisse de tarama, de vacances, d’enterrements ou de la femme de Gab, un ami d’enfance du narrateur, qui se trémousse « trop » pendant la Salsa du démon, l’accumulation de scènes, de souffrances, de rancœurs, ne fait pas une progression. Certes bien mené, le catalogue peine à devenir récit ; il reste un catalogue, une succession de petits drames qui s’emboîtent sans s’élever.

Des petites phrases sèches, un rythme las et syncopé, un drame ordinaire, qui s’écoute sans doute un peu trop écrire. Ma Grande est un récit adroit mais plat, et c’est peut-être pour cela qu’on s’y attache un peu.

Verdict ? C’est plat, la science a parlé.

Là-bas, août est un mois d’automne, de Bruno Pellegrino

10 Sep

Lu par… Bérénice

brassée de fleurs du Haut-Jorat

 

 

 

 

Je ne connaissais pas Gustave Roud, poète suisse aux doigts vêtus de fleurs, aux yeux balayant les alpages et la sueur sur le corps des hommes due aux mouvements de la faux.

Bruno Pellegrino raconte les dix dernières années de ce vieil homme qui, toute sa vie, a vécu avec sa sœur Madeleine dans la maison familiale, habitée par les meubles des ancêtres, où la page de garde de la Bible transmise de génération en génération ne constate plus de naissance et ne retrace que des décès. Le jardin féérique vit, lui aussi, grâce et par Gustave. Ce sont les neuf dernières années de la vie de Madeleine.

Sommité littéraire en dehors des frontières de sa campagne vaudoise, c’est un poète qui n’écrit plus, qui se disperse, qui contemple ses fleurs, balaye les congères et regarde encore un peu les hommes, encore un petit peu jusque ce que, comme lui, ils meurent.

Homosexuel, chose reconnue (il prend des milliers de photos de jeunes hommes torse nu ; il est vu bras-dessus, bras-dessous avec un autre célibataire) mais jamais abordée (uniquement dans son dos, dans les murmures veules de la file chez la boulangère et dans le regard des autres au café du village), on comprend de ce que Pellegrino écrit qu’il ne s’est jamais (n’a pas pu ?) laissé vivre ses amours. Heureusement, Madeleine veille, « faisant peser la présence de son corps, le laissant diffuser juste ce qu’il faut de silence pour tenir à distance les mots qui ne savent pas de quoi ils parlent ».

Alors, il marche, il photographie, et il essaye d’écrire, vite distrait par les capillaires et les pulmonaires, le souvenir des trembles de Virginie, le bois-gentil, les ancolies, les esparcettes et le sainfoin. Madeleine et lui partagent des repas, quelques espaces communs, une complicité sans parole et le souvenir des tantes mortes dans cette maison, dans leurs chambres, dans leurs lits. Madeleine adore la science mais les correspondances de Gustave ne mentionneront que ses talents de cuisinière, une tarte au vin cuit et un mélange pour nourrir les abeilles.

Gustave, vieux monsieur, se plie à l’exigence d’un tournage : un film sur lui, le célèbre poète. On l’y voit marcher, et se verser du thé. Pellegrino suggère quelques notes de Schubert. Ich komme vom Gebirge her, Es dampft das Tal, es braust das Meer. Pas un mot d’André, pas un mot de Louis.

Et Madeleine, mon héroïne, nettoie le poêle et recherche des coupures scientifiques. Elle fume la pipe et attrape, rarement, un fou-rire. Quelle élégance que ces deux vieux talentueux. On voudrait bien qu’ils soient nos grands-parents.

L’ensemble est très beau mais pèche par le choix du sujet : dix ans d’un poète en crise de la page blanche, voilà qui manque un peu de tension. Madeleine meurt, l’urgence à écrire encore un peu renaît, et puis c’est la fin. Tout meurt, y compris les maisons, dans le Haut-Jorat. C’est une mélancolie un peu lasse, un peu longuette, qui fait malgré tout de l’ensemble un très joli livre.

Gustave Roud, à qui il manque une moustache.

 

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