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Palmarès 2017

8 Nov

 

LAURÉAT DU PRIX VIRILO 2017 :

 

Le jury décerne le Prix Virilo 2017 à

Écume

de Patrick K. Dewdney (La Manufacture de Livres – Territori)

Le jury salue cette œuvre qui raconte un père et son fils, marins-pêcheurs. Comme il y a moins de poissons, parfois, ils font passer des migrants vers l’Angleterre. Le livre de Dewdney ne se contente pas d’arraisonner deux réalités urgentes, il le fait dans un style humide, formidable et glaçant qui vous rappellera que la littérature sait désarçonner un lecteur avec force tout en le gardant dans ses filets avec grâce.

 

 

LAURÉAT DU PRIX « TROP VIRILO » 2017 :

 

La rentrée littéraire manque parfois de talent mais jamais de testostérone. Pour récompenser cette giclure excessive, le Prix Trop Virilo a dû départager en finale Éric Reinhardt, candidat pourtant très sérieux, et le gagnant

 

Alexandre Jardin, pour

Ma mère avait raison (Grasset) et l’ensemble de son fil Twitter

 

On ne sait plus quoi saluer : l’œuvre ou son dépassement intertextuel sur les réseaux. C’est un livre, doublé de jaillissements par salves de 140 signes, triplé d’une sorte de harcèlement littéraire de rue, le tout maquillé en un appel à vivre « le vivant de la vie ».

 

Quel homme

Quel homme (bis)

 

C’est sur cette double récompense que Le Virilo et le Femina clôturent avec soulagement la rentrée littéraire, qui fut encore le consternant spectacle d’un art en train de s’étouffer dans sa propre mollesse. Heureusement quelques auteur.e.s relèvent le gant. Ils étaient 5 en finale :

Le cénotaphe de Newton de Dominique Pagnier (Gallimard)
La Toile de Sandra Lucbert (Gallimard)
Un certain M. Piekielny de François-Henri Désérable (Gallimard)
Écume de Patrick K. Dewdney (La Manufacture des Livres)
Fief de David Lopez (Seuil)

Bravo à elle, bravo à eux.

 

QUELQUES ACCESSITS 2017 :

 

Le Virilo ne serait rien sans ses nombreux accessits. En voici quelques-uns.

– L’accessit du gon le plus court revient à L’ordre du jour, d’Éric Vuillard, pour son acceptable nouvelle de 150 pages étroites (enfin un Goncourt qui sera lu en entier).

– L’accessit du fétichisme que l’on ne connaissait pas revient à Éric Reinhardt pour La chambre des époux et le désir du narrateur pour les femmes chauves sous chimio.

– L’accessit Matt Damon du mec nominé partout qui ne gagnera rien revient à F.H. Désérable, pour Un certain M. Piekielny

– il remporte aussi l’accessit de la blague moyenne répétée plusieurs fois dans un même livre (à savoir « Je me suis réveillé à l’aube, il était midi »)

– L’accessit de la mise en abyme qui finit dans le trou revient à Jean-Philippe Toussaint pour Made In China, un livre qui retrace les tournages en Chine par Jean-Philippe Toussaint des adaptations des livres autobiographiques de Jean-Philippe Toussaint. Vertige.

– L’accessit du Goncourt de circonstance revient à Leïla Slimani pour Simone Veil, mon héroïne (et pour sa nomination)

– L’accessit « On a les combats qu’on peut à Saint Germain des Prés » revient au consternant Une apparition, de Sophie Fontanel. Laquelle raconte son combat pour assumer ses cheveux gris.

– L’accessit Fumer tue (et notamment le style) revient au très vide Taba-Taba, de Patrick Deville

– L’accessit de l’auteur qui veut vraiment te faire comprendre qu’il est cultivé mais n’y arrive pas revient à Simon Liberati et ses Rameaux Noirs

– L’accessit « Paradise Papers » de l’éternelle révélation revient à Innocence, d’Éva Ionesco

– Le Prix « Pilon » de la Forêt qui Pleure récompensant le ratio qualité littéraire / (tirage + barouf médiatique) revient à Un Amour d’espion, de Clément Benech, qui ne méritait pas tout ce foin.

– Sur une note un peu plus historique, l’accessit « Camp de la Petite Mort » revient à Yves Flank, pour Transport, un ouvrage qui tente de faire coïncider déportation et rêveries érotiques.

– L’accessit de l’auteur de BD qu’on aime bien mais de l’auteur de roman qu’on n’aime pas est remis à Vous connaissez peut-être, de Joan Sfar

– Et enfin, l’accessit de la scène d’amour la moins reproductible (et on a essayé) revient à Olivier Chantraine, pour la scène dite « de la photocopieuse trieuse » dans son roman Un élément perturbateur. Un (trop court) extrait : « Cette photocopieuse dégage une chaleur infernale qui ne risque pas de calmer mon désir de faire l’amour avec elle sans attendre une seconde de plus »

 

Nous nous tenons à votre disposition pour défendre nos choix et papoter littérature. Vous êtes les bienvenus à la soirée officielle, au Grand Bréguet (Paris XI), grosso modo vers 20h20 ce jour.

Depuis 9 ans, le jury mixte du prix Virilo reste fidèle à ses principes : il porte la moustache, chaque membre est tenu de « voter en homme » et le seul commerce entretenu avec les maisons d’édition est l’obligation d’acheter les livres.
Les enfants s’y plieront désormais puisque sera remis pour la deuxième année, peu avant les fêtes, le Virilo des Maternelles, en réponse au Goncourt des Lycéens.

Écume, de Patrick K. Dewdney

1 Nov

Lu par…Philippe

4 moustaches en hameçon

 

 

 

 

Ahhhh, enfin !

Précédent finaliste avec Crocs, P.K. Dewdney mord à nouveau dans la finale du Virilo avec Écume, dont le résumé met à l’amende les ¾ de la rentrée littéraire : un pêcheur (appelé le père) prend la mer (got it ?) avec son fils (le fils, narrateur). Le père est mutique-chelou, puisqu’il ne dit rien (mais rrrrien). Le rafiot s’appelle la Gueuse. Il n’y a presque plus de poissons alors parfois, on convoie des migrants vers les rives anglaises – il faut bien acheter des appâts et du corned beef. Et puis un jour…

ENFIN !

Mais enfin quoi ! EN-FIN ! MERCI ! C’ÉTAIT SI DIFFICILE ?

Les livres francophones ne veulent plus arraisonner le réel. Ou si peu. On lit « un bon bouquin » comme on va à l’opéra : pour apprécier les échos chamarrés d’une langue que l’on ne parle plus, en connaisseur. Depuis 9 ans, chaque rentrée littéraire est le consternant spectacle d’un art en train de crever d’un lent étouffement, dans la douceur du quant-à-soi des beaux esprits sensibles.

Heureusement, quelques auteur.e.s viril.e.s relèvent encore le gant. En écriture, il est donc possible de ne pas rester enlisé dans l’ornière de son nombril.

ENFIIIIIIIIIN

Grâce en soi rendue notamment à P.K. Dewdney pour avoir allié avec intelligence les thèmes des migrants, de l’eau, de l’appauvrissement des ressources halieutiques, de la solitude, de l’exploitation commune, de la dérive, de la haine, de la nécessité, du fatalisme et de la folie en un court ouvrage ouvragé.

Évidemment, certains n’aimeront pas. L’écriture est très… écrite. Chaque terme se veut exact. Tu es marin ? Les taquets te manquent ? T’en auras. (En même temps, tout le monde a soi-disant kiffé Moby Dick, autrement plus ardu sur le vocable des baleiniers). Les images sont toutes originales, signifiantes, légèrement sur-écrites. Tant pis pour le confort du lecteur qui aux premières pages aura un peu la gerbe devant le style riche, fort, bref un peu chargé… heureusement jamais ampoulé.

En mer, c’est quand on a le mal de mer qu’il faut s’accrocher : pour peu que l’on retrouve son pied marin, que l’on accepte le sol truqueur de la mer – à la fois précis et se dérobant, en ce sens très à l’image du style de Dewdney – alors seulement pourra-t-on vivre sa petite odyssée formidable, et pourtant si commune, et pourtant si terrible.

Pour toutes ces raisons, un livre qui mérite amplement sa place en final. « When the Virilo follows PK Dewdney, it is because it thinks littérature sardines will be thrown at the sea. »

https://www.youtube.com/watch?v=bTq6aApCBnA

 

Juré ayant retrouvé son pied marin passées les premières pages de vomi

Les finalistes 2017

31 Oct

 

Le Prix Virilo est remis chaque année, depuis 9 ans, un poil dans la main, un livre dans l’autre, pour rire un peu avec (et malgré) la rentrée littéraire. La remise de la cuvée 2017 des Prix Virilo, Trop Virilo et de la ribambelle d’accessits se fera le 8 novembre, quelques minutes avant la remise du prix Femina, même endroit. Les jurés ont sacrifié temps, argent et dioptries pour lire à votre place des livres qui n’en valaient pas la peine.

Au mépris total des équilibres entre maisons d’édition, les finalistes de ces prix tant convoités sont cette année les suivants.

FINALISTES DU PRIX VIRILO 2017   (meilleur roman francophone de l’année)

 

– Le cénotaphe de Newton, de Dominique Pagnier (Gallimard)

– La Toile, de Sandra Lucbert (Gallimard)

– Un certain M. Piekielny, de François-Henri Désérable (Gallimard)

Le reste n’est pas publié par Gallimard, mais on a aimé quand-même :

– Écume, de Patrick K. Dewdney (La Manufacture des Livres)

– Fief, de David Lopez (Seuil)

 

FINALISTES DU PRIX TROP VIRILO 2017  (giclure excessive de testostérone littéraire)

 

– La chambre des époux, d’Éric Reinhardt (Gallimard), pour sa chimiothérapo-philie

– Un élément perturbateur, d’Olivier Chantraine (Gallimard), pour une scène de photocopieuse qui donne ses lettres de noblesse au recto-verso

– Tout sur le zéro, de Pierre Bordage (Au diable vauvert), qui n’écrit « sodomie » qu’assortie d’un « si j’ose dire »

– Fief, de David Lopez (Seuil), parce qu’il n’y a pas de raison de ne pas recevoir les deux prix d’un coup

– Ma mère avait raison, d’Alexandre Jardin (Grasset), par évidence

– Nos vies, de Marie-Hélène Lafon (Buchet-Chastel), pour sa fascination mammaire

 

 

Rappelons que le jury (mixte) achète ses livres, vote en homme et porte une moustache. Aucun commerce avec les maisons d’édition n’est toléré. Le récipiendaire reçoit 11 euros (une euro de plus qu’au Goncourt).

Pour la seconde année, le Prix Virilo sera assorti au moment des fêtes du Virilo des maternelles, une réponse (et un complément) au Goncourt des lycéens.

Retrouvez toutes nos critiques sur notre site (https://leprixvirilo.com/) attention, nous avons changé d’adresse, et tout notre amour lors de la remise du Prix Virilo… le même jour que le Femina (le 8/11) ; et à la soirée qui suivra au bar « Le Gourbi Palace » – RSVP (lieu susceptible d’évoluer, nous communiquerons à ce sujet le cas échéant).

 

 

 

 

 

Précédent lauréats du Prix Virilo :

 

2008 : Robert Alexis, pour Les Figures

2009 : Laurent Mauvignier, pour Des hommes

2010 : Emmanuel Dongala, pour Photo de groupe au bord du fleuve

2011 : Éric Chevillard, pour Dino Egger

2012 : Pierre Jourde, pour Le Maréchal absolu

2013 : Céline Minard, pour Faillir être flingué

2014 : Grève du jury devant la piètre qualité de la rentrée littéraire

2015 : Douna Loup, pour L’Oragé

2016 : Fanny Taillandier, Les États et empires du lotissement Grand Siècle – Archéologie d’une utopie

 

 

 

Précédent lauréats du Trop Virilo :

 

2008 : Pierre Bisiou, pour Enculée

2009 : Valéry Giscard d’Estaing, pour La Princesse et le Président

2010 : Virginie Despentes, pour Apocalypse bébé

2011 : Éric Reinhardt, pour Le Système Victoria

2012 : Éric Neuhoffpour Mufle

2013 : Marie Nimier, pour Je suis un homme

2014 : grève du jury

2015 : Jean Teulé, pour Héloïse Ouille! & Sophie Divry, pour Quand le diable sortit de la salle de bain

2016 : Olivier Pypour Les Parisiens

 

 

Précédent lauréats du Virilo des maternelles :

2016 : Fabien Clouette, pour Le Bal des ardents

Un certain M. Piekelny, de François-Henri Désérable

27 Oct
Lu par…Charlotte

Au poil !

 

 

 

Cette année, le jury a décidé de faire court, on va faire court : Un certain M. Piekelny est un roman brillant. Parti à la recherche de Piekelny, voisin du petit Roman Kacew et futur grand Romain Gary, François-Henri Désérable entremêle l’Histoire à la légende et le réél au fantasmé au point d’étourdir le lecteur qui, à défaut d’être un spécialiste de Gary, de Piekelny ou de Désérable, ne saura distinguer le vrai du faux.

 

Mis en scène par une écriture tout en finesse et humour, ce jeu espiègle imposé aux lecteurs par Désérable enthousiasme de bout en bout. A la fin, alors que l’on regrette d’atteindre les dernières pages, on réalise que le personnage principal de ce roman vif et truculent n’est autre que la littérature.

 

Lu aussi par…Lina

 

Chocolat à la liqueur

 

 

 

 

Un livre, « c’est comme une boite de chocolat on ne sait jamais sur quoi on va tomber… ».

Je suis une lectrice déçue… tout avait bien pourtant si bien commencé, on m’avait fait la promesse, non pas de l’aube, mais d’un très bon roman, bien écrit et fort drôle. Présent sur toutes les listes des prix littéraires, il ne pouvait que me plaire.

 

J’ai effectivement dévoré les premières pages me demandant où cette intrigue allait nous mener… et bien nulle part, à force de digressions et de jeux de mots de papa,  j’avoue que ce livre m’est tombé des mains.

 

Je remercie néanmoins chaleureusement François-Henri Désérable car grâce à lui j’ai compris :
– que les jurés des prix littéraires (car il est partout) ne lisent que les premières pages des romans qu’ils choisissent,
– que seul Chevillard sait faire du Chevillard,
– que ça m’agace fortement de payer pour un livre que je ne finis pas.

Juré (à droite) courant après la littérature

Ascension, de Vincent Delecroix

26 Oct

Lu par…David

Moustaches ascensionnelles

 

 

 

 

Voici un livre bavard, beaucoup trop bavard.

J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un navet intersidéral et m’apprêtais, en me frottant les mains, à descendre en flèche cette Ascension interminable. Je marquais ligne après ligne les torrents de vannes loupées, les phrases sans fin, les digressions indigestes. Sur un coin de page j’ai même noté « Encore 600 pages à morfler : sous le pavé, la rage ! » 

Puis, arrivé à force de sueur et de conscience professionnelle aux alentours de la page 500, j’ai fini par abdiquer. J’ai accepté ce livre. J’ai supporté le mélange des genres (ou l’absence de genre ?). J’ai oublié le mauvais décor et les personnages grotesques. J’ai survolé les blagues pas drôles. J’ai pardonné à l’auteur.

Alors oui, Delecroix se regarde écrire, sans la moindre considération pour son lecteur. Oui, Delecroix n’a pas encore choisi entre Levinas, Proust ou Woody Allen. Oui, Delecroix est gonflé de mots, comme un ballon de baudruche agrégé de philo.

Mais Vincent Delecroix n’est pas seulement égocentrique. Il est aussi persévérant. Il vous a à l’usure. Il vous lessive pour mieux vous surprendre. Et si le roman ne s’envole jamais totalement, il finit par décoller un peu dans ses dernières envolées lyriques. Il y a dans les ultimes pages quelques fulgurances métaphysiques sur le destin de l’homme, le mal éternel, le salut impossible… C’est bien, mais ça ne fait pas un roman. Et ça fait surtout 500 pages de trop.

La Toile, de Sandra Lucbert

25 Oct

Lu par…Gaël

Moustaches cryptées

 

 

 

 

Écrivain, c’est dur. Il faut toujours trouver des nouvelles idées et tout a déjà été fait. Ce qui marche pas mal, c’est l’hybridation : Anna Gavalda + Paolo Coelho = Raphaëlle Giordano, par exemple.

Ici, nouvel objet littéraire plus étonnant : Les liaisons dangereuses + L’insurrection qui vient. Valmont + Edward Snowden. Bref, vous avez compris (les meilleures combinaisons : [un truc inspiré de ce bon vieux Choderlos + un bidule en rapport avec l’imaginaire ZADiste] recevront un portrait du Président par la poste malienne). En revanche, petite déception par rapport au titre, le personnage principal n’est pas une serpillière.

Agathe Denner et Guillaume Thévenin sont donc les modernes comploteurs. Cofondateurs d’une florissante entreprise du Web spécialisée dans la provocation, dissimulés derrière de transparents pseudonymes de hackers, ils tissent leurs intrigues en chattant sur des messageries cryptées et en semant le trouble sur Médium, un réseau social très inspiré de #VoussavezQui, en plus intellectuel (je ne le répéterai mais globalement, sachez-le : dans ce livre, tout est plus intellectuel. C’est un de ses charmes). Ils trament, ourdissent, complotent. Tirent les ficelles dans l’ombre du tout-paris numérique, à la fois faiseurs d’argent et de rois, et défenseurs de l’Internet libre, ouvert et anonyme. Janus libéraux et libertaires, comme ils le disent si bien. On y insiste, mais les vrais héros ce sont eux. Deuxième charme (comme on dit sur un autre réseau social). Autour d’eux et de leur entreprise gravitent trois couples en pleines crises, sur les braises desquelles les deux compères soufflent avec enthousiasme, et qui échangent d’abondance. Car dans ce livre, tout le monde écrit beaucoup (troisième charme) : des mails, des bouteilles à la mer sur Médium ou quelques lignes sur leurs applications de messagerie instantanée. Vous n’y trouverez que cela car c’est le défi : écrire un roman épistolaire contemporain, qui témoigne de ce moment numérique où même l’oralité et l’instantané, même le plus anodin et éphémère, sont enregistrés quelque part dans un serveur à l’autre bout du monde. L’écrire avec des longs mails très littéraires, certes, mais aussi avec des messages instantanés parfois les plus triviaux. Utiliser le like et le « XXX est en train d’écrire » comme des objets de langue, au même titre qu’une cadence catuléenne (Catulle écrivait-il des cadences ? Cette critique a été écrite sans Wikipédia).

En dire plus, ça serait inutilement déflorer puisqu’un 5 moustaches, vous le lirez forcément.

C’est assez merveilleux. Drôle, original, nerveux, vénéneux. Tout est très bien troussé et tout le monde a beaucoup trop lu Deleuze avant de songer à écrire son premier statut. Malgré cette homogénéité de la langue il y a la Marque, celle des grands écrivains, de ceux qui savent camper avec le même brio huit personnages différents et dont on croit absolument qu’ils ont mis un bout de leur âme dans chacun d’entre eux. Il y a aussi un récit qui prend très au sérieux Internet, ce qu’il fait aux âmes, les corps déterritorialisés et finalement ce paradoxe qu’il faudra bien expliciter : connectés en permanence à tous ceux que nous aimons, nous sommes toujours seuls. Dans ce feu d’artifices, il y a deux choses qui m’ont particulièrement plu : la figure sombre et jusqu’au bout incorruptible, dans son genre, de Guillaume Thévenin, fascinante de détermination aveugle et de violence jusqu’au moindre détail des rapports humains. Il me hante. Et le très beau roman d’amour, sur l’amour en tout cas, où aimer est un exercice spirituel, où aimer est sublime mais aussi très dur et très intelligent. Un peu comme La Nouvelle Héloïse + A nos amis, finalement.

 

Lu aussi par…Bérénice

 

Moustaches résistant à une pression venue des territoires du profit

 

 

 

 

Nous ne ferons pas l’injure à Sandra Lucbert de la comparer avec d’autres romans de la rentrée littéraire mais il n’empêche, le voici, le premier vrai roman littéraire de l’ère facebook.

Facebook, que dis-je, Medium plutôt. Car c’est le réseau principal du roman, sur lequel s’échangent des messages, se postent des statuts, à cause duquel des mails sont échangés. Dans La Toile, les roués Guillaume Thévenin et Agathe Denner (mais qu’elle est réussie !) nous ravissent de leur égocentrisme et en abreuvent leur cour virtuelle, entre fan premier degré, sicaires du savoir-vivre 2.0 et employés perplexes.

Après un Avis au lecteur qui dresse le décor (politique !), nous voici plongés dans les rets des deux fascinants hackers/start-upeurs du 11e arrondissement. La petite Ana Stasia qui subit leurs outrages est la représentante du clan des victimes : elle titille en nous le besoin d’en savoir plus sur ses bourreaux et la jubilation devant leur folie démesurée. Denner et Thévenin sont riches, riches d’idées, de vengeances et de bons mots mal-à-propos. Line-up, leur start-up, fait plus parler d’elle qu’elle ne parle des autres (n’est-ce pas là l’essence de toute bonne fête ?) et fascine en ricochets.

Parmi le cénacle des personnages convoqués, chacun possède son style, ses idées, sa personnalité, jetées en pâture sur Medium, défendues mordicus. Les têtes sautent, les secrets se vomissent, les bâtons surgissent dans les roues, la satire est fine et l’esprit partout. Lecteur, lectrice, tu riras et remercieras l’autrice de tant d’intellectualisme raffiné.

Thévenin, le Valmont du (dark-)web vit selon son propre code, imperturbable, jusqu’à la destruction : en questionnant internet, il s’y englue. On le regarde et on se regarde avec jubilation.

J’adhère.

 

Performance numérique et littéraire

Le jour d’avant, de Sorj Chalandon

25 Oct
Lu par…Charlotte

3 moustaches réalistes

 

Après Retour à Killybegs, Le quatrième mur et Profession du père, Sorj Chalandon creuse (wait for it) un nouvel univers : la mine de charbon (tadaaa !). A travers le destin tragique d’un homme qui perd tout un jour de grisou fatal, Chalandon nous entraîne dans des maisons de briques rouges au sein desquelles l’argent manque mais pas les larmes.

Si Le jour d’avant ne renversera pas Germinal – sans doute n’était-ce de toute façon pas le projet -, sa poésie et sa sobriété dévoilent un autre visage, plus moderne, d’un monde sacrifié. Et voilà qu’on éprouve un peu des douleurs de ces hommes durs à la peine à qui on demande pardon de les avoir trop vite oubliés.

 Lu aussi par…Philippe

4 moustaches charbonneuses

 

Sorj Chalandon, décidément, ça le fait à chaque fois.

J’ai failli mettre 5 moustaches parce que j’ai pleuré

Le seul vrai bon auteur de chez Grasset a le chic pour lancer son écriture à l’assaut de grands thèmes qu’il maîtrise bien (ici, le dernier accident de mine en France, 42 morts et avec lui, une description de la France prolétaire des années 70). Évidemment, Germinal 70ies, ça ne vend pas du rêve. Pourtant, la référence obligée à Zola fait long feu. Il s’agit plutôt d’une sorte de Crime et Châtiment version silicose. Ce qui ne vend pas beaucoup plus de joie, avouons-le.

Twist et charbon

Les deux premiers tiers du livre sont tout à cette description d’une région de crassiers, de corons, de familles dont une fraction meurt régulièrement sous la terre. Les allers-retours passé-présent évitent l’enlisement du lecteur. Certains trouveront ça un peu long. Est-ce parce que j’ai grandi à Saint-Etienne ? Pas moi. C’est un grand roman de deuil, qui fait vivre une époque et des gens sans les juger, avec un réel talent littéraire. Ça dénote dans la rentrée.

Au dernier tiers, toutes les petites lourdeurs et incohérences du roman sont magistralement expliquées par une sorte de twist. Comme un coup de grisou.

Ne soyons pas bégueule (-noire)

On pourra répondre que les ficelles sont un peu grosses, critiques formulées d’ailleurs pour les précédents romans de Chalandon. On pourra trouver vulgaire d’émouvoir aussi facilement. C’est
bien mal lire. C’est croire que sous prétexte qu’un effet est visible, il est mal mené. N’ayons pas ce snobisme de l’intelligence, qui méprise ce qu’elle comprend.

Il est très difficile de décrire sans être grotesque et indécent les misères que l’on n’a pas connues.

Bien des auteurs se prendraient méchamment les pieds dans le ch’terril. Il faut tout le talent de Chalandon (et toute la finesse de son écriture faussement simple) pour nous faire ressentir sans
sentiment d’impudeur la tristesse indicible de la perte. C’est un roman truqueur, certes, mais comme une malle de souvenirs dont on trouverait un double-fond : on ne va pas se plaindre d’un peu plus de profondeur, de ce basculement d’un panneau de bois dans les affres des souvenirs ; qui permet à Chalandon de dépasser le discours qu’imposait apriori son thème. Ce n’est pas très clair, mais en gros, j’ai beaucoup aimé.

Juré (à gauche) appréciant le récit de l’indicible perte.

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