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Capitaine, d’Adrien Bosc

22 Oct

Lu par… Gaël

Tombé des épaules des géants

 

 

 

 

Adrien Bosc s’empare d’une sorte de fait divers historique, et en fait un roman : le voyage du Capitaine-Paul-Lemerle, navire qui au début de 1941 quitta Marseille pour Fort-de-France, avec à son bord environ 250 personnes qui, pour une raison ou pour une autre, préféraient être sur le continent américain plutôt que dans la France de Vichy. Arrivés à la Martinique, on continue à en suivre un certain nombre jusqu’à leur destination finale. Le piquant de l’histoire, c’est que parmi ces passagers il y a quelques célébrités, actuelles ou en devenir : André Breton, Claude Lévi-Strauss, le peintre Lam, la photographe Germaine Krull, Ernest Kantorowicz, Victor Serge, Anna Seghers, j’en oublie peut-être un ou deux.

Une page de Capitaine

Cette manière de prendre un épisode  de l’histoire méconnu – et pour cause, il est minuscule et n’a changé le destin de personne – et d’en faire un roman est une mode actuelle, qui a d’ailleurs valu à Eric Vuillard le Goncourt 2017. Elle porte, me disent mes co(n)jurés, le nom de « Exo-fiction ». Et rien qu’au nom, on se dit que ça doit être comme les exo-squelettes dans Alien : quand ça fonctionne, c’est super badass. Quand ça ne marche pas, c’est juste un truc trop grand dans lequel on est empêtré de partout. En réalité ça a été nommé ainsi en référence à l’auto-fiction et, il faut le dire, c’est bien trouvé. On en retrouve certains travers, l’exo-nombrilisme n’étant qu’une variante de l’autokiff.
Venons rapidement à ce qui est respectable ou aimable dans ce livre : il y a un énorme travail de recherche bibliographique sur tout ce qui a bien pu se passer sur ce damné rafiot, et sans doute un réel amour de la période, de Breton, du surréalisme et de l’effervescence artistique de ces années-là. Sans doute, aussi, une authentique fascination pour cet épisode : pensez, Breton et Lévi-Strauss se sont trouvés enfermés ensemble sur un bateau pendant trois mois ! Aucun n’est tombé à l’eau mais qu’ont-ils bien pu se dire ? Il y a, aussi, un réel effort de style, appréciable dans un paysage où le sujet-verbe-complément a été anobli à la sauvette du titre d’écriture blanche.
Ceci est malheureusement compensé par de fâcheux points négatifs. D’abord ça ne raconte pas grand-chose. Breton qui s’emmerde sur un bateau, Lévi-Strauss qui fait passer le temps à la Martinique, ça n’est pas vraiment plus palpitant que si vous étiez à leur place ; ils ont d’ailleurs la lucidité de le reconnaître dans les extraits de leurs journaux ou correspondances qui émaillent le roman. Au demeurant, en réalité on ne sait pas trop ce qu’ils se sont dit sur ce bateau, et l’imaginer suffisamment fort pour que ça fasse palpiter nos petits coeurs de khâgneux nécessiterait d’avoir leur génie – Adrien Bosc ne s’y risque d’ailleurs pas. En fait, ils ont dû pas mal se dire : « Pfiou, fait chaud ! Tiens, passe-moi le jaja. » Découverte : les géants de l’esprit ont trop chaud, ont besoin de visas pour voyager, et n’aiment pas la promiscuité.  Ils vont aussi aux cabinets, mais ça c’est pour le prochain roman.

Écrivain confronté au syndrome de la plage blanche

Ensuite, l’auteur s’est un tout petit peu noyé sous sa documentation. Franchement, savoir que Joan Miro terminait une série de tableau dont il n’a plus jamais été, et ne sera plus jamais question, alors que le Capitaine passait au large de l’île où il avait élu résidence… c’est hors-sujet, vraiment. Il y a moult autres exemples de cette volonté de caser absolument tous les renseignements glanés pendant le long travail de préparation. L’un des plus magistraux, peut-être : quelques pages sur Simone Weil à Marseille. Pas sur ses idées, ou sur son courage, non : sur un itinéraire qu’elle a parcouru dans la ville. Et sur le fait qu’elle a aperçu le bateau ; elle portait un Loden, nous dit un extrait du journal de Victor Serge, donc ce dernier ne s’était sûrement pas dit qu’il serait un jour cité, en italique, comme s’il  semblait renfermer une perle de pensée. A force surgit un soupçon : et si tout ça n’était que du name dropping ? Une version chic et pseudo-intello de cet art consistant à citer nonchalamment, de retour en septembre aux terrasses parisiennes, l’ensemble des célébrités qu’on a vaguement saluées à St Trop pendant la journée qu’on y a passée au mois d’août ?
Mais surtout, c’est formidablement agaçant de prétention. Beaucoup, beaucoup, beaucoup de pose, dans ce Capitaine. Adrien Bosc appelle Lévi-Strauss « Claude ». Oui, comme Benoît Poelvorde dans Podium, sauf que là on ne parle pas de Claude François. Ce moment magique où la déférence affichée se transforme en complicité surjouée avec un Grand Homme mort – c’est pratique – et qui à ce titre ne contredira pas l’auteur. Adrien Bosc joue au grand écrivain, et malheureusement la gravitas soutenue par des considérations définitives sur la guerre sied mal au jeune trentenaire. Ca m’a rappelé un autre finaliste du Goncourt 2017, où François-Henry Désérable prenait des poses de Gary vieillissant, et ça ne fonctionne toujours pas. Ils partagent d’ailleurs le fait de citer Tintin, ce qui me semble une passion révélant, chez quelqu’un né dans les années 1980, un vieillissement précoce. La boursouflure traverse le roman, dans le style, dans les remerciements (Adrien Bosc connaît la femme de Lévi-Strauss – pardon, de Claude – et la fille de Breton, tac, et aussi Olivier Assayas, bim ; il se murmure d’ailleurs qu’il est bien introduit dans les milieux parisiens, et pourrait même recevoir le très convoité Accessit de l’entregent et de l’entrejambe), dans l’affectation d’être la conscience morale d’une époque subliminalement mais avec insistance comparée à la nôtre. N’étant pas avare en citation, il ouvre la première partie sur une phrase de Walter Benjamin : « Un souvenir tel qu’il brille à l’instant d’un péril ». L’enjeu est souligné avec légèreté : en notre époque pleine de troubles, remémorez-vous ces âges sombres que je vais vous donner à admirer dans leurs moindres détails ! Le pari étant qu’en les regardant par le petit bout de la lorgnette, ils en deviendront d’autant plus signifiants. Le problème c’est qu’Adrien Bosc n’est pas un des plus grands philosophes du siècle persécuté par le nazisme pour ses idées, pas un proche d’un des hommes qui ont révolutionné l’anthropologie, pas non plus le pape du surréalisme, ni encore un révolutionnaire proscrit par tous les régimes. Il admire sans doute tous ces gens – qui l’en blâmerait ? – mais il ne suffit pas de se jucher sur les épaules de géants pour voir plus loin qu’eux, même en les ayant au préalable conscienscieusement empilés les uns sur les autres. Parfois, les géants jouent juste au rami ou vomissent par-dessus le bastingage et, alors, la vue qu’on a est à la mesure de ces activités (en étant quelques centimètres plus haut, on doit toutefois s’apercevoir que Stefan Zweig triche aux cartes).

« Allo, c’est Claude ! Oui j’ai presque fini Tristes Tropiques! « 

J’ai donc envie de dire à Adrien (Adrien, je me permets de te tutoyer même si je ne connais pas ta femme) : la prochaine fois, parle-nous de ce que tu penses et vis. Fais-nous une bonne auto-fiction.

Les bracassées, de Marie-Sabine Roger

21 Oct

Lu par… Bérénice

Trop positif

 

 

 

 

J’aime bien Marie-Sabine Roger, et il n’en faut pas plus à une jurée du Virilo pour faire figurer un livre à la liste des lectures de l’année. En sus d’une très jolie couverture (photographie et graphisme, les deux sont réussis, prenez-en de la graine, Anne Carrière), Les bracassées est d’une épaisseur tout à fait respectable – on a l’impression que l’autrice a travaillé – , sans citation placée en exergue – et n’est-ce pas là une forme de résistance à l’auto-satisfaction typiquement française de la rentrée littéraire ? -, et à l’exorde assez intriguant pour qu’on ait envie de continuer.

 

Bref, la jurée est bien disposée pour affronter la rencontre de Fleur, 76 ans, obèse, vivant avec un petit iench obèse qui s’appelle, bien sûr, Mylord, fortement agora-phobique, avec Harmonie, 26 ans, sans emploi fixe mais en couple avec un fort beau mec, fortement atteinte du syndrome de Gilles de la Tourette. La narratrice est tout à tour l’une ou l’autre, qui avec son angoisse étouffante, sa manie de tout écrire dans son journal et sa passion non avouée pour un certain Fiodor Borodine, prétendument psychanalyste, qui avec ses soins qui ressemblent à des aboiements, ses insultes qui ponctuent une conversion et son désir dévorant d’être plus que ce que les autres voient.

Le ton et l’intrigue sont assez enlevés, les chapitres d’Harmonie sont ponctuées sans lourdeurs par les syndromes qui sont les siens, assez pour comprendre à la fois la douleur que ça peut être et l’irrévocabilité de la chose, ceux de Fleur, pauvre vieille, par le gâchis de 76 ans à avoir peur. Marie-Sabine Roger est assez fine pour parsemer l’ensemble d’humour.

« Freddie et Diego sont les seuls à sa foutre ouvertement de moi l’un par amour l’autre par sympathie je dis ouvertement car le reste du monde s’empresse de le faire quand j’ai le dos tourné avec autant de vigueur mais un peu moins d’estime. Je ne suis pas paranoïaque Je ne suis pas sourde non plus. Même ma mère et pourtant elle avait de l’humour la preuve elle avait réussi à trouver mon père séduisant même ma mère n’a jamais osé rire de moi et de mes parasites de ma friture sur la ligne elle n’a jamais osé rire de mon ça. »

Tout cela s’orientait gentiment vers un quatre moustaches. Chemin faisant toutefois, Harmonie et Fleur se battant pour s’élever au-dessus de ce que les autres veulent bien percevoir d’elles, les rencontres avec d’autres éclopés de la vie se produisant, la lutte pour l’indépendance de chacune tout en étant solidaire du groupe étant indéniable et réussie, un malaise s’instaurait : n’ont-elles aucune noirceur ?, la vie ne leur offrirait-elle désormais qu’estime d’elles-mêmes ?, ne se feront-elles exploiter par personne ? Pire, serait-ce un roman… feel good ? Bref, tout comme ma dernière psy, révoquée au motif qu’elle était trop bienveillante, Les bracassées ont perdu une moustache pour cause de message trop positif. Névrosés, névrosées, passez votre chemin.

Pour Fleur, Harmonie souffre d’un syndrome de Tabourette. 500 € pièce dans tous les comptoirs maritimes.

 

Trois fois la fin du monde, de Sophie Divry

20 Oct

Lu par… Jean-Marc

Juré séduit

 

 

 

 

Il y a peu récompensée par nos soins pour son calligramme turgescent, Sophie Divry signe ici son cinquième roman. Design Paprika et éditions Noir sur blanc, Notabilia, le graphisme du bouquin est réussi.

Honnête, la chroniqueuse des Papous dans la tête remercie d’abord des éleveurs de brebis et souligne avoir « bénéficié d’une résidence à la maison d’écrivains de Pure fiction (Lot) ». On a connu Villa Médicis plus prestigieuses.

Trois fois la fin du monde se joue en deux parties. La première, description rude de l’univers carcéral, « la prison de F. » n’étant pas exactement une nurserie. « Ce genre de prison, ça ne peut exister que dans un quelconque Bélouchistan, dans un pays lointain, sans smartphones ni élections, mais pas en France, pas chez moi. » Incarcéré pour complicité de braquage, son frère a été tué, Joseph Kamal y subit les fouilles au corps, humiliant dépucelage.

« Au bout d’un temps infini, le greffier dit que c’est bon, tout est en règle, que la fouille est terminée. Il ôte ses gants et les jette avec répugnance dans une corbeille. Je peux enfin cacher ma nudité. Mais je ne rhabille plus le même homme qu’une heure auparavant. »

Il y a les matons du bâtiment B4, les coups qui pleuvent, accepte la protection d’un caïd, souffre de la puanteur et des douches, rares. Les adjectifs aussi, sont rares. « Les matelas sont moisis, les ressorts épisodiques. » Les mots, encavés, zigomar, sont choisis, sans affectation. « On te le rend après qu’on l’a fouillé » : un maton qui inspecte le paquetage et sait que « après que » gouverne l’indicatif, c’est la France, pas le Bélouchistan.

En prison, la violence est assez ordinaire. On a beau le savoir, autant le rappeler, ça fait pas d’mal.

« Quand il craque, La-Miche marave quelqu’un. Le dimanche soir, c’est presque systématique, il attrape une cave par les oreilles, et comme pour se libérer d’une oppression ancienne, il bastonne le gamin. Lentement, lourdement. Le pire, c’est que ça tombe presque toujours sur le plus faible, celui qui a déjà une tête de victime. Le gosse encaisse sans rien dire, habitué à prendre sa raclée. Des lascars se joignent à La-Miche. Moi-même, ça m’arrive de frapper avec eux. Ça nous venge des murs, des gardiens, du procès qui fait peur, de toute cette chiennerie. Mais c’est toujours la même violence que nous recommençons et dans laquelle se continue la même fatalité, celle qui assigne les plus forts à l’exercice du mal et les plus faibles à endurer ce mal avec une servilité que je trouve plus répugnante encore. » 

Survient une catastrophe, nucléaire sans doute. Inutile de s’y attarder, elle a eu lieu et voici Joseph Kamal en cavale, dans le Lot on imagine, dans un désert rural, mais un vrai désert. La campagne, le Causse, vidé de ses habitants, tous morts, où survivent quelques rares animaux. Un mouton, une chatte, qui lui donnera deux chatons. Et l’on passe d’Alcatraz à Robinson Crusoé, pas loin du pays de Farrebique. Une forme d’île déserte, explorée peu à peu, pour trouver des victuailles, toujours les mêmes. « J’en ai marre de leur cassoulet. Putain, chuis pas planqué dans le lot pour rien, j’en ai trouvé partout de leurs conserves. » Mais aussi des outils, espérer trouver des piles pour écouter la radio, se méfier des drones qui ne viendront pas.

Cette seconde partie est aussi bucolique que la première était rude. Kamal explore son territoire, coupe des fils de fer barbelés, dans tous les westerns on fait ça.

la preuve

« Là où il rencontre ces clôtures, il ouvre. Que c’est bon, à chaque fois que les habitants avaient is un grillage, érigé une limite, d’ouvrir une faille. »

Les souvenirs d’enfance reviennent, Daniel Defoe ben sûr, mais aussi Jules Verne quand Joseph, tel un Cyrus Smith, entreprend de compter les semences, d’élever des lapins ou des truites, se montre patient, planificateur. On pense encore à Farrebique, avec un éveil du printemps assez convenu dans son exaltation sensuelle mais qui, déroulé en quelques pages, finit par imposer sa sève et son désir. «

. Les lianes courant contre le muret cognent désormais au carreau. Des bruits sourds tambourinent contre les arbres, irréguliers. Il y a du vert partout, des griffes, des cris de bêtes, des paillons. Ces feuilles, ces lianes, ces tiges, elles se tendent encore, plus longues, c’est un combat entre les flocons verts et ces feuilles avides, combat pour appâter le soleil, le garder rien que pour soi. La terre gonfle, double, triple, se recouvre d’épis, de buissons. » Oui, je les entends d’ici, mes condisciples du Virilo, ça parle de cul à mots couverts, te laisse pas berner par ces mots, la terre, elle, ne bande pas, mais on s’en fiche, les moustachu-e-s, « puisque c’est l’heure, c’est l’heure de s’aimer ».

On ne sait si ce roman se termine bien ou mal, ni même s’il se termine. Mais l’inachevé est parfois réussi.

 

La vérité sort de la bouche du cheval, de Meryem Alaoui

19 Oct

Lu par… Alys

Une meuf forte qu’on l’aime bien

 

 

 

 

Jmiaa est prostituée dans les rues de Casablanca. Elle raconte son quotidien, ses copines, les clients. Chaïba, le gros moustachu qu’elle aime bien. Sa fille, qu’elle a eue avec un homme qui l’a quittée. En lisant la 4e de couverture, on s’attend à un récit un peu glauque, en tout cas triste. Pas du tout. Jmiaa est une coriace. Elle promène son postérieur imposant dans les rues de la ville et personne n’a intérêt à la faire chier. Ni ses ennemies, ni ses voisins. Elle passe ses journées, quand elle n’a pas de client, allongée devant la TV à grignoter des graines de courges, ou à rigoler avec ses copines dans la rue en buvant du pinard.
Un jour, une réalisatrice de cinéma vient la voir, elle veut faire un sujet sur la prostitution au Maroc et elle voudrait que Jmiaa l’aide.

Un beau portrait de femme au caractère bien trempé, qui se débat dans une galère sans nom avec force et dignité, et surtout avec beaucoup d’humour.

Mention spéciale à la « scène de la danse » – Jmiaa se met à danser seule chez elle alors qu’elle étend ses culottes – qui vaut son pesant de graines de courge.

Jurés pendant la réunion hebdomadaire, allégorie,.

Hildegarde, de Léo Henry

18 Oct

Lu par… Bérénice

Mais qu’est-ce qu’il a bien pu vouloir dire ?

 

 

 

 

J’avais précommandé Hildegarde à mon libraire. C’est dire si j’avais hâte. Un roman qui parle de ma petite chouchoute Hildy de Bingen ! Quelle bonne idée !

Hélas.

Inclassable et foisonnant, dit La Volte à son propos. Vous saurez désormais qu’inclassable veut dire ennuyeux à mourir et foisonnant, fouillis. Léo Henry assomme, d’un bon cou sur la nuque, de ses quelques cinq cent pages.

Je n’ose imaginer les recherches qui ont dû être menées pour venir à bout de cette vie d’Hildegarde, si étonnante, de ses moniales, ses inspiratrices, ses affidés, ses obscurs saints de cette période folle qu’était le Moyen-Age. Pourtant, le résultat est là : à la page 82, on commence à peine,  la page 150, on se demande si on abandonne, petit regain à la page 256, et à la page 391 tout nous tombe définitivement des mains (en écrasant le petit doigt de pied).

Cette Somme disibodenbergienne (NDRL : Hildegarde entre au couvent du Disibodenberg à 14 ans et en devient l’abbesse à 38 ans) est un excellent pastiche d’hagiographie. Excellent. Mais ce portrait univoque n’est pas, il faut l’avouer, très intéressant pour un lecteur de 2018 qui se demande, pendant 391 pages au moins, quel était le propos de l’auteur, auquel j’adresse toutes mes pensées pour les dioptries perdues lors de l’écriture de ce roman.

Pas de photo de Saint Rupert en stock

Reviens, de Samuel Benchetrit

16 Oct

Lu par… Gaël

Pourquoi ? Pas ?

 

 

 

 

Le narrateur, un romancier sur le retour en quête d’inspiration, vit un moment difficile. Son fils, seule personne à partager sa vie depuis un divorce déjà ancien, est parti en voyage initiatique autour du monde (avec quel argent ? Mystère mais c’est un souci récurrent des romans germanopratins de ne mettre en scène que des gens pour lesquels le travail est essentiellement une source d’estime de soi). Il cherche un exemplaire de son dernier recueil de nouvelles, qu’un réalisateur voudrait adapter à la télévision mais qui a disparu des librairies, des stocks de son éditeur (le pilon ! le pilon !) et même des entrepôts robotisés d’Amazon. Sa relation avec son ex-femme est manifestement trop suivie et compliquée (et toxique, au sens propre, puisqu’il semble avoir besoin de fumer une cigarette chaque fois qu’il l’appelle, alors qu’elle déteste ça). Il est terriblement jaloux d’un collègue écrivain, sorte de chimère Levyo-Mussolo-Bucienne avec lequel il partage son éditeur.

Écrivain germanopratin en pleine année sabbatique, sac au dos

Bref, des soucis, des soucis, des soucis, mais heureusement quelques coins de ciel bleu, sa vie se transforme quand il se rend dans un EHPAD (toujours en quête d’un exemplaire de son propre recueil de nouvelles), rencontre une infirmière et une mare aux canards (je ne spoile rien, c’est sur la quatrième de couverture, d’ailleurs la personne qui l’a rédigée doit avoir arrêté de lire le roman p. 112 puisque c’est le moment où tout le contenu de la quatrième a été dévoilé au lecteur), et dans la dernière ligne droite ça devient carrément un feel good book, une sorte de Coup de foudre à la résidence des cyprès matiné de 50 millions d’amis palmipèdes ; l’imagination est au pouvoir.

Il y a quelques éléments sympathiques, voire originaux dans la production française qui singe volontiers l’adolescent rebelle et romantique dès qu’elle essaye de parler de vie sens dessus dessous. La relation du narrateur à son fils est mignonne. Il y a quelques sketchs tenus sur la durée qui sont plutôt drôles, certains sont plutôt poussifs. Le rapport à la banlieue est attachant (mais j’ai l’impression que la production cinématographique de l’auteur sur le sujet est plus intéressante). Globalement, ça manque un peu de fil directeur et on a la sensation que beaucoup d’idées ont été notées, exploitées et immédiatement relâchées comme lors d’une procédure judiciaire mal conduite par le parquet. On aurait aimé aller jusqu’au bout de plus de choses, que la nonchalance du personnage ne déteigne pas autant sur le roman.
En synthèse, deux questions peuvent donc résumer ce livre : pourquoi pas ? Mais aussi : pourquoi ?

 

Parce qu’il y a plusieurs manières pour un canard de devenir un accessoire érotique

Lu aussi par… Alys

Passion OPJ

 

 

 

 

Voici un roman qui démarre mal. C’est l’histoire d’un écrivain raté. Oui moi aussi, j’ai eu envie de le refermer tout de suite. Mais bon, il est vraiment raté. Et névrosé, aussi un peu. Sa solution aux pv, c’est de les mettre dans un tiroir. Et pour la gardienne qui l’emmerde, ben de l’éviter. Il reçoit des mails d’Afrique qui lui demandent de l’argent, du coup il s’affole sans se douter que c’est une arnaque. Son fils s’est barré en Europe du Nord et son ex-femme l’emmerde pendant son émission préférée, quatre mariages pour une lune de miel.

C’est drôle, le personnage principal est assez touchant (non la personne qui écrit ces lignes n’est pas névrosée), mais bon, on sent que l’auteur est un peu en panne d’inspiration et qu’il a écrit celui-ci entre deux romans. Mais du coup on boirait bien un café avec lui pour savoir s’il a fini par les payer, ses pv.

Les belles ambitieuses, de Stéphane Hoffmann

15 Oct

Lu par… Jean-Marc

Lissées avec soin par votre barbier, Boulevard de la Reine

 

 

 

 

Roman élégant et paresseux, Les Belles Ambitieuses se lit sans déplaisir mais s’oublie vite. Il y est question d’Amblard Blamont-Chauvry, né à Versailles, dans ce roman tout le monde l’est, c’est une chance et une tare, époux d’Isabelle Surgères, les Versaillais se trouvent, les énarques s’épousent, et de Coquelicot, pas diplômée, elle, victime d’ostracisme social, mais insurpassable au lit et qui finit par s’imposer, au personnage principal et au lecteur comme le seul être supportable de cette galerie de portraits hors d’âge. Stéphane Hoffmann réussit à bien écrire ce simulacre d’une France des élites qui, de Pompidou à Chirac, court après les prébendes, jouit de son entre-soi et noue des alliances convenues, sans hypocrisie superflue.

« Isabelle Surgères ne me revoit pas pendant dix jours, mais elle me revoit. Un genou à terre, des paquets plein les bras, dans un appartement fleuri comme une chapelle funéraire. Elle croit m’avoir dompté, je crois l’avoir achetée, nous nous trompons l’un et l’autre, mais avec une bonne humeur qui ressemble à de l’ardeur, c’est-à-dire à l’amour. »

Le modèle sans doute est celui de L’Education sentimentale. Amblard Blamont-Chauvry, ABC d’un monde versaillais qui s’étiole, rate consciencieusement sa vie et, au fil des pages, s’en accommode fort bien, finit par le revendiquer et même y prendre grand plaisir. Mais ici, le ratage est le refus convaincu, affirmé, de l’ascension sociale telle qu’elle est promise à ces collectionneurs de diplômes et de prestige, entre ENA, cabinets ministériels, carrières politiques, mondanités diverses. L’écrivain joue aux Pinçon-Charlot, avec une touche de légèreté dans l’écriture qui, au fond, est parfaitement versaillaise.

« Ils se considèrent comme l’élite du pays et ne se passionnent vraiment que pour l’esprit de corps, l’éparpillement, l’accumulation des avantages et des privilèges. Leur intelligence accentue leurs défauts. Aptes à comprendre, surtout aptes à prendre. Tout leur est dû. Fascinés d’eux-mêmes, engagés dans cette course aux honneurs, à laquelle j’ai renoncé, ils se mesurent depuis leur jeunesse. »

La thèse de la noblesse d’Etat n’est pas neuve, ce roman la décrit à petites touches, brossant trois décennies de mouvements -et reniements- politiques, de déceptions, de postes convoités, obtenus, d’ambitions détestables (Isabelle quittera son mari, bien sûr, car trop médiocre), sans pourtant qu’on s’y attache. La fresque manque d’ampleur, la critique sociale de conviction. Au fond, ce roman pourrait être écrit par un énarque, pour son vernis. Mais lu par toute personne qui fredonne ou craint d’entendre « Ah ! Ca ira » en se rasant le matin.

 

Autre classique

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