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Le Turquetto, de Metin Arditi

26 Oct

Actes Sud

Lu par Paul

Moustache alla turca

Comment vivre sa passion pour l’art lorsque l’on est né au XVIème siècle et que deux religions vous l’interdisent formellement ? Je parie que ce n’est pas la question que vous vous posez chaque matin en vous taillant la moustache.

L'Homme au gant (huile sur toile, 1520, détail)

Metin Arditi y répond avec brio dans Le Turquetto, l’histoire d’un enfant doué pour le dessin, qui a tôt fait de quitter Istanbul pour Venise. Dans cette capitale en déclin, il deviendra un peintre reconnu et envié. Mais la roche Tarpéienne est proche du Capitole…

L'homme au gant (photographie, 2005, détail)

Outre la curiosité qu’il fait naître dès les premières pages en entourant son personnage central d’une note de mystère, Metin Arditi nous présente au fil du récit une galerie de tableaux qui souffrent la comparaison avec ceux des maîtres italiens. Chaque lieu traversé, chaque personnage croisé par le héros donne lieu à des passages d’une très grande beauté.

En traçant le destin d’un artiste fictif, Metin Arditi évoque dans ce roman les rapports qu’entretiennent art et pouvoir, au XVIème siècle comme à notre époque.

L'homo-gant (tricot, 2011)

Mais il traite aussi d’un thème qui lui est cher: celui des échanges entre cultures et religions. Au-delà de trajectoires individuelles dans des cités cosmopolites, il nous parle de l’histoire de l’Europe et des pays du bassin méditerranéen dans leur ensemble.

Un très bel ouvrage, à lire absolument.

Rencontre avec P.Jourde – Round 2

6 Oct

Second round en compagnie de Pierre Jourde. Garde à gauche et crochet du droit à l’autofiction, embrassade avec Chevillard ; et un dernier petit direct à Le Clézio pour la route.

(Lire : Round 1 – Survol du paysage littéraire contemporain)

Du bon dans le mauvais : L’obscure clarté de Christine Angot, les beautés crépusculaires de Nothomb et de Picsou magazine

Jourde s’arrachant les poils du torse pour se les coller sous le nez.

PV : On a tous parfois la tentation de lire le dernier Foenkinos ou le dernier Beigbeder, même si on sait que ça va être mauvais…

PJ : C’est d’ailleurs pas tout le temps vrai. Les textes que Beigbeder a écrit sur lui-même ne sont pas tous mauvais. Même Amélie Nothomb : je lis ça sans déplaisir. Le problème c’est que ce sont des écrivains -Foenkinos en bien pire- dont on se dit à chaque fois qu’ils sont en train de faire les malins. Nothomb a un peu ce côté-là. Elle est intelligente, elle a toujours d’excellentes idées narratives. Après, elle les exploite n’importe comment, c’est dommage.

PV : C’est vous, dans le Jourde et Naulleau, qui étiez chargé de lire l’œuvre de Madeleine Chapsal. Est-ce que vous en retirez tout de même quelque chose de bien ? Des petits bonheurs de lecture arrachés à l’ennui ?

Une filiation entre la rythmique d’Angot et le rap

PJ : Oui, quand on lit Chapsal intensément, on se dit toujours qu’on est forcément meilleur. C’est bon pour l’ego. C’est tellement rien que c’en est effrayant. C’est presque difficile de repérer des erreurs stylistiques chez elle, c’est juste un désert accablant. Ce qui est incroyable, c’est qu’elle se dit féministe -elle était dans le jury du Femina d’ailleurs- alors que sa représentation permanente, c’est que l’homme est un grand aventurier que la femme attend. Vachement féministe… Donc je ne parlerais pas de bonheur de lecture. Pourtant ça arrive parfois, même chez des écrivains médiocres. Je me suis surpris à trouver qu’Angot faisait un bon usage de ses textes en les lisant. Comme elle écrit toujours sur des rythmes très simples, à l’oral c’est efficace, forcément. J’apprécie des bouses innommables parfois. Picsou magazine, c’est pas si bête… Il y a également des formes de littérature populaire que je trouve magnifiques. J’ai la collection complète de Donjon par exemple, de Sfar (et Trondheim, ndlr), je trouve ça super. Et Goossens est un génie absolu.

L’autofiction : une sombre passion française

PV : Depuis la parution de La littérature sans estomac, trouvez-vous que la littérature française a changé ?

Autofiction d’Einstein, par Goossens

PJ : Il y a toujours beaucoup d’autofiction, beaucoup trop. Je me suis trouvé récemment à un colloque de la SGDL (Société des Gens De Lettres, ndlr), sur l’interdit. A la tribune, c’était tous des autofictionneurs : il y avait Christophe Donner, Serge Doubrovsky, l’inventeur du terme, Gabriel Matzneff… Que des gens qui se situent dans une sorte de modernité. Eh bien c’était pathétique de constater à quel point ils n’avaient rien à dire sur leur démarche, ni sur la littérature. Pas un embryon d’idée, juste des anecdotes à raconter… C’est le devenir anecdotique de la modernité, tout ce dont on avait marre dans la littérature de papa, quand j’avais 20 ans, c’est rentré par la fenêtre avec les autofictionneurs.

PV : Vous pensez que c’est une spécificité française ?

PJ : Je n’en vois pas à ce point à l’étranger. Peut-être parce que c’est en France que s’est le mieux réalisé ce péché de l’Occident qui consiste à penser que l’individu est le réceptacle de toute valeur, qu’il est sacré, que du moment où il s’exprime, c’est beau. Tout cela est même théorisé, Donner l’a théorisé sur l’imagination… Catherine Millet a dit qu’au fond, la seule vérité en littérature, maintenant, c’était la littérature de soi. Il y a vraiment un rejet de l’imagination.

C’est fascinant… C’est vraiment fou de ne pas comprendre qu’on se construit par autre chose, par le recours à des mythes, à des constructions imaginaires… En plus, ils considèrent que leur littérature est subversive, selon une vieille idée moisie depuis 1968 selon laquelle l’individu est en révolte contre la société. Ce qui est complètement faux, puisque la valeur sociale contemporaine par excellence, c’est l’individu. Toute la TV ne bouffe que de l’individu, ils sont donc absolument dans l’ordre des choses.

PV : Est-ce que vous avez l’impression de prêcher dans le désert ?

PJ : Bah non, puisque vous êtes là.

PV : Mais on est pas du tout d’accord avec vous en fait, c’est un piège… Nous on adore Angot ! Pourquoi ce sont d’ailleurs toujours ces écrivains-là qui sont mis en avant ?

PJ : Parce que ça fait 30 ans que la littérature, dans les médias, fonctionne par la réduction à l’individu. « Alors ce personnage, c’est quand même un peu vous ? » Ce genre de questions grotesques… C’est méconnaître la complexité des rapports entre un écrivain et ses personnages. Et puis ça évite de penser. Quand un journaliste peut éviter de penser, il se précipite sur l’occasion. Quand on n’a rien à dire, on raconte une anecdote, ça passe toujours très bien. Par contre, un embryon de théorie… J’ai l’impression qu’on a pris une espèce de retour de bâton, après la terreur théorique des années 60/70…

De la proximité entre Le Clézio et le club des 5

Entre Gracq et Foenkinos, deux conceptions du LOL, deux visions du PTDR

PV : Les écrivains français contemporains ne manquent-ils pas un peu de second degré ?

PJ : Oui, terriblement. Chez les grands écrivains, il y a souvent du recul, une légère ironie… Certes, il y a quelques grands écrivains qui n’en ont pas, Gracq par exemple. Mais ça m’a toujours manqué chez lui. Je n’en vois pas beaucoup d’autres…

PV : L’ironie est inhérente à l’écriture de Chevillard, pour parler de grands écrivains contemporains…

PJ : Ça peut être aussi un frein, parce qu’il est tellement intelligent, sur-conscient…

PV : Ça ampoule à mon avis certains de ses livres. Des lecteurs peuvent être découragés : C’est comme regarder un nuage, on ne voit pas tout le temps que le narrateur est en train de bouger.

La café était explicitement sympa. Devoir le dire, c’est un aveu d’échec.

PJ : Oui et puis on ne peut pas rater un mot, ça peut être son défaut. Il y a des livres de lui que j’aime moins, Sans l’orang-outan par exemple. Mais bon, c’est déjà 100 fois au-dessus de ceux des autres romanciers. Ce qui est fou, c’est que quand j’ai commencé à lire ses livres, les 4 ou 5 premiers, je lui ai dit « tu ne pourras pas aller plus loin, ce n’est pas possible ». Et en fait si. Le dernier c’est un de ses meilleurs, Dino Egger c’est incroyable. Il a aussi écrit de la poésie, c’est un poète magnifique… Enfin bon, on ne va pas passer la journée sur Chevillard. Il y a d’autres très bons écrivains, mais il y en a aucun dont je pourrais dire qu’ils sont impeccables stylistiquement. Sauf Michon peut-être. Par exemple, j’adore Marie-Hélène Lafon, je trouve que ce qu’elle fait est vraiment très intéressant… Mais, parfois on a envie de reprendre des trucs, de retravailler.

Le prochain Le Clézio parlera d’amitié entre les peuples, et attaquera la présidence

PV : Et Le Clézio, le nouveau pape français ?

PJ : Argh argh (il s’étrangle)… Il faudrait qu’on m’explique un jour ce qu’il y a là-dedans ? Chaque fois que j’ai lu Le Clézio, je n’ai pas compris : c’est la bibliothèque verte. C’est gentil, plein d’idées sympathiques. J’ai essayé de lire L’extase matérielle, Désert, Le procès verbal… J’étais accablé. C’est les idées gentilles que tout le monde a. Quel intérêt ? Je me laisse impressionner en revanche par Modiano, par cet univers un peu obsessionnel, cet espèce de clair-obscur… En plus Modiano ne dit rien, il n’est pas gentil, il est juste dans une vision.

 

(A venir : Round 3 – Boxe, pratique littéraire et couilles de sanglier)

 

Vous pouvez également retrouver Pierre Jourde ici et dans son dernier livre « La présence », éditions Les Allusifs.

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Rencontre avec P.Jourde – Round 1

5 Oct

Pierre Jourde vs Prix Virilo : le clash – Round 1

Propos recueillis par Philippe, Marine et Stéphane

A votre gauche sur le ring (du café), le Prix Virilo, représenté par trois poids légers fourbes à l’esprit mauvais ; à votre droite, Pierre Jourde, boxeur émérite, critique littéraire, romancier et professeur de lettres à l’université de Valence. Combat en trois rounds entre deux conceptions de la littérature : l’une bonne, la nôtre. L’autre… Bah en fait c’est la même.

Premier round en forme de survol de paysage littéraire français contemporain. Jourde pousse dans les cordes Marc Levy et Foenkinos, jab, jab, et méchant uppercut au Goncourt.

Marc Levy : Naze depuis le milieu du XIXe siècle

Prix Virilo : Dans Confitures de culture, dans La littérature sans estomac, comme dans le Jourde et Naulleau, vous n’y allez pas tout le temps de main morte : Est-ce que la haine de l’imposture est la muse du critique ?

Pierre Jourde, garde haute.

Pierre Jourde, garde haute. La peur peut-être.

Pierre Jourde : Oooh, c’est bien formulé. En tout cas, c’est mon créneau. Ce ne sont pas forcément les « énormes bouses universellement reconnues comme telles » qui m’intéressent, plutôt les gens qui passent pour des valeurs auprès de critiques influents. Pour Marc Levy ou Gavalda, on a choisi de parler d’eux quand ils ont commencé à être légèrement intégrés : il y a eu des pages dans Lire sur Gavalda, disant que finalement c’était vachement bien, d’autres dans Le Monde sur Marc Levy, disant que finalement c’était pas si mal. Donc là je me suis dit hop, on peut y aller !

PV : Musso, Levy, Pancol – la sainte trinité – ne rencontrent pas tout le temps un succès critique mais sont des gloires de l’édition. N’a-t-on pas la littérature qu’on mérite ?

Marc Lévy, auteur de l'inoubliable phrase sur : "Une rue bordée de maisons". Jourde en rit encore.

PJ : Oui, et il faut faire avec. C’est pratiquement une constante depuis l’industrialisation de l’édition : depuis le milieu du XIXè siècle, il y a des Marc Levy. Son argument, c’est qu’il est celui par lequel il faut passer pour arriver aux grands écrivains. Certes, on est tous passés par des écrivains populaires. Seulement des écrivains populaires, il y en a des bons et des mauvais. Lui se place d’office dans la case « bon écrivain populaire », ce qu’il n’est pas, puisqu’il écrit comme un cochon d’une part, et d’autre part, parce que ses romans se résument vraiment à des situations de romans-photos. C’est pour ça que je crois à l’utilité de la critique : Beaucoup de gens m’ont dit « Marc Levy, c’est pas la peine, tout le monde sait que ce n’est pas un écrivain… » Eh bien non, il y a des millions de gens qui pensent que c’en est un. On me dit « vous méprisez les gens qui lisent Marc Levy ». C’est le contraire, c’est parce que je ne les méprise pas que je dois leur dire que Marc Levy, ce n’est pas bon.

PV : Certes, mais a-t-on les lecteurs aujourd’hui pour les grands écrivains ?

PJ : Oui, oui, on en a pas mal. Quand on pense qu’il y a 5 ou 6000 personnes qui achètent un livre de Chevillard… Mallarmé n’en vendait que 200 à l’époque.

Une Britney Spears qui murmure vaut mieux qu’une Darieussecq qui foenkinose

PV : Nous remettons chaque année un accessit, le Prix Pilon de la forêt qui pleure, pour le plus grand barouf médiatique autour d’une imposture. Cette année, vous en voyez un ?

PJ : Foenkinos pourrait entrer dans cette catégorie-là.

PV : Qu’est-ce qui selon vous caractérise Foenkinos ?

PJ : Il en fait des tonnes, il est dans la démonstration permanente de qu’est-ce-que-je-suis-rigolo. C’est insupportable.

PV : Il est pourtant pas très drôle…

Foenkinos, un auteur qui plaît aux cougars

PJ : Bah non, c’est ça qui est embêtant !  L’année dernière il est allé aux Etats-Unis pour représenter la littérature française avec Marie Darrieussecq et je ne sais qui encore… Les pauvres Américains : Avant c’était Robbe-Grillet, maintenant c’est Foenkinos et Darrieussecq… Darrieussecq, elle picore dans l’air du temps. C’est juste de l’eau tiède.

PV : Darrieussecq avait eu des problèmes de plagiat il y a quelques années, cette année c’est assez à la mode… Un avis là-dessus ?

PJ : La ligne de défense des plagiaires c’est l’intertextualité. Evidemment, on est imprégné de littérature, j’ai écrit des textes où il y a du Nerval, où je fais un clin d’œil à une phrase de Proust… Mais ce ne sont pas des paragraphes. Et encore moins des paragraphes entiers piqués à des auteurs difficilement repérables… Je crois que la limite est là.

PV : Quels sont les romans de la rentrée qui vous paraissent notables ?

PJ : Le ravissement de Britney Spears, c’est magnifique. Jean Rolin a un humour à froid comme ça, l’air de rien… C’est désopilant. Il greffe une histoire d’espionnage sur tout un portrait de cette faune d’Hollywood… Certes, l’intrigue est foutraque, mais j’aime bien ça. Surtout un type en poste à Murghab, dans le Haut-Badakhchan, pour surveiller la frontière du Tadjikistan. C’est grand je trouve… Vous vous souvenez ce film de, comment s’appelle-t-il…

PV : … (Silence angoissé de notre côté : défi culturel, saurons-nous le relever ?)

Pierre Jourde, une certaine vision de la rentrée littéraire (à moustache)

PJ : Sacha Baron Cohen, où il enlève Pamela Anderson dans un sac ?

PV : Borat ! (soulagement)

PJ : Oui, il y a un côté comme ça… il a vraiment un humour décalé, en même temps il fait un portrait de notre monde déréalisé…

La guerre, c’est mal… Surtout dans la rentrée littéraire

PV : Qu’est-ce que vous pensez des sempiternels thèmes de la rentrée : guerre d’Algérie, guerres mondiales, roman de deuil…

PJ : Ca fait un moment que ça dure, j’avoue que ça me fatigue un peu. C’est ce qui me retient dans la lecture de l’Art français de la guerre, je n’arrive pas tellement à avancer, c’est tellement attendu. Ce que j’aime bien chez Carole Martinez par exemple (ndlr : Du domaine des murmures), c’est qu’elle ose quelque chose de différent : Un roman médiéval, c’est ce qui peut donner de pire -ça aurait pu être Jeanne Bourin- eh non ! Elle réussit son truc, elle en fait quelque chose de surprenant. Il y a d’autres tendances qui se dessinent, notamment une tendance au roman loufoque, à la Pluyette, des gens comme ça, je trouve ça très bien.

Où les grands prix littéraires se prennent un bon crochet du droit

PV : Vous vous êtes réjoui publiquement de l’arrivée d’Eric Chevillard au Monde des livres. Avec lui, c’est une des premières fois qu’on lit une critique et qu’on rit franchement. Est-ce qu’il n’y a pas une sorte d’esprit de sérieux généralisé dans la façon dont les livres sont traités ? Et pourquoi ?

PJ : C’est accablant. Je crois que les critiques sont tétanisés, plein de l’importance de leur tâche et qu’ils ont la trouille de leur ombre. Ils sacralisent complètement le livre. Le truc des journalistes c’est de proclamer qu’ils ont très peu de place, donc qu’ils ne parlent que des bons livres. Mais c’est faux en fait, c’est dans l’articulation du bon et du mauvais que se dessine une valeur. Quand on ne dit que du bien, c’est rarement honnête. Mais c’est peut-être en train de changer… Par exemple le Nouvel Obs (ndlr : où PJ tient son blog), ils étaient beaucoup plus gourmés avant. Là ils envoient.

PV : Comment expliquez-vous ce changement ?

PJ : Je crois qu’il y a une nouvelle génération, qui ne gobe plus toutes les fariboles des vieux bonzes qui avaient 20 ans en 68. On ne la leur fait pas à l’intimidation progressiste. Ils veulent du concret. Beaucoup de gens de ma génération ont encore un regard très idéologique sur le livre. Vous voyiez ce que disait Catherine Millet sur la liste de Beigbeder (ndlr : Le dernier livre de Beigbeder est une liste de ses livres préférés)? Elle disait que c’était n’importe quoi et elle avait raison, mais elle sous-entendait qu’il y a des livres réacs, en soi. La nouvelle génération ne donne plus dans ces conneries. Sauf peut-être aux Inrocks, où ils ont bu ça à la tétine.

PV : Dans Pays perdu, vous écrivez que « le chien est un être humain comme les autres ». De même, les jurés du Goncourt sont-ils des critiques comme les autres ? Qu’est-ce qui fait qu’ils se trompent avec une telle constance ?

PJ : Mettons à part les renvois d’ascenseur, imaginons que ça n’existe pas. Je pense qu’il y a des critiques absolument sincères mais qui n’imagineraient pas fonctionner autrement, hors des valeurs établies, récompenser le livre dont tout le monde parle. C’est du conformisme intellectuel. Le Goncourt vole au secours du succès.

Si vous le branchez sur Marc Lévy, vous allez rire.

PV : Sur le web, quels sont les sites littéraires et critiques que vous consultez ?

PJ : Libres critiques. Un site sur la littérature de pointe. C’est très intéressant, on apprend plein de trucs. Avant j’aimais bien la vipère littéraire, mais il a cessé toute activité depuis qu’il a été dénoncé par Stalker. La vipère littéraire, c’était un très bon critique, qui officie à Chronic’Art. Je regarde Stalker aussi, bien qu’il m’énerve. C’est un blog de Juan Asensio, très érudit… Il se prend pour Léon Bloy. Il attaque des gens sur un ton apocalyptique. J’ai des rapports avec lui un peu… Disons que quand il s’en prend à des gens comme Haenel ou Meyronnis, je suis derrière lui, quand il s’en prend à Chevillard, beaucoup moins. Ça m’agace.

À suivre, le deuxième round, où seront abordées les valeurs crépusculaires de certaines œuvres (Chapsal, Angot, Super Picsou), la nuit de l’autofiction, avant l’aurore de Chevillard.

Vous pouvez également retrouver Pierre Jourde ici et dans son dernier livre « La présence », éditions Les Allusifs.

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Orgueil et désir, de Myriam Thibault

29 Sep

Editions Léo Scheer

Lu par Anne

Un titre entre Jane Austen et la collection Arlequin... La jeunesse peut-être

Désir et poil

Un homme, jeune, beau, branché, suit dans les rues huppées de Paris une femme, belle, désirable, un peu plus âgée que lui. Mais il ne s’agit pas là du 10,000e roman d’auto-fiction d’un apprenti littérâtre en quête d’adoubement (lequel gagne son poids en champagne tiède ainsi que le dictionnaire intégral de l’Académie française, on l’applaudit), mais du premier roman d’une toute jeune fille, puisque Myriam Thibault n’a que dix-sept ans. Son jeune âge – ou son talent précoce, l’avenir nous le dira –, confère à ce récit pourtant peu original une certaine fraîcheur et fait de Orgueil et Désir un très bref roman somme toute agréable à lire. Toutefois, on s’interroge : les références à la tendance, vestimentaire, « intellectuelle », sociale, abondent avec un détachement que l’on soupçonne d’être affecté. Tout cela sent la complaisance mise en abîme, le « je vous critique, mais en même temps, j’aimerais quand même bien en être, du milieu ». Bref, l’adolescence.

Question subsidiaire : comme Sacha Sperling, autre bébé-auteur bobo, Myriam Thibault cite Gainsbourg. Plagiat ? Intertextualité ? Phénomène d’une génération qui sniffe son premier rail à l’heure du goûter ?

Electrico W, d’Hervé le Tellier

27 Sep

Editions JC Lattès

Lu par Xavier

Douvèche dou portougal

Electrico W, chez JC Lattès

Les portugais ne sont pas tous maçons

Le livre est mis en tête de gondole dans pas mal de librairies, sélectionné aussi par le Prix page des libraires que les poilus de Virilo respectent. Et pour cause, il est très agréable à parcourir. On y découvre Lisbonne à travers le cheminement de deux amis journalistes au milieu des années 80. Vieux amis, l’un auteur, l’autre photographe, se retrouvant dans la capitale portugaise pour couvrir le procès d’un tueur en série. En réalité, un prétexte pour l’auteur qui fonde son récit sur le déchirement amoureux qui les sépare, l’un comme l’autre étant amoureux de la même femme. A travers la narration de Vincent, on cherche Canard (sic ?) jeune fille dont Antonio était tombé amoureux lors de son adolescence à Lisbonne.

Le conducteur du tramway n'a rien à voir là-dedans et veut qu'on le "laisse tranquille"

Electrico W, c’est le nom de la ligne de tram empruntée à l’époque qui a servi de lieu de rencontre. La retrouver, et si possible remettre ensemble les amants du passé, permettrait à Vincent d’éliminer son concurrent sentimental dans la course à l’amoureuse commune.

Poète membre de l’Oulipo, Hervé Le Tellier manie la langue avec aisance. Toutefois, le récit manque un peu de profondeur et l’on regrettera ici de n’y voir qu’un excellent roman de plage, trop faible candidat pour un Prix Virilo devenu exigeant.

Pièce rapportée, d’Hélène Lenoir

19 Sep

Editions de Minuit

Lu par Marine

Virilo !

Pour reprendre, de façon assez libre, les mots de notre cher président (du Virilo, entendons-nous bien) : « Les critiques les plus difficiles à écrire sont celles des livres que l’on a vraiment aimé. Prenez Eric Chevillard, je n’arrive pas à produire quelque chose de bon quand il s’agit de son oeuvre alors que je la vénère ».

Avoir une deuxième moustache est toujours de trop. La belle-famille, c'est comme la deuxième moustache.

Je n’irais pas jusqu’à dire que je vénère Hélène Lenoir, que par ailleurs j’avoue méconnaître foncièrement. Toutefois, Pièce rapportée est, d’après moi, largement assez bon pour que j’en reste séchée, de peur de me laisser tenter par des clichés faciles de la critique littéraire, voire de succomber au lyrisme (ce qui n’est pas contradictoire).

Si je me lançais quand même, je dirais ceci (avec tous les risques sus-mentionnés) :

Rarement trouve-t-on une écriture à ce point au service de l’histoire, une histoire construite comme un puzzle dans lequel on se perd, on devine, on hésite, avant, dans les dernières pages, de remettre en ordre tous les élément disséminés jusque là. La famille, puisqu’il s’agit de l’objet exploré, y est d’ailleurs un agglomérat de dits et de non-dits, de faux-semblants, d’illusions, de déceptions et de petites victoires. Notre guide dans ce labyrinthe (ou embrouilleuse c’est selon) est Elvire, qui est elle aussi tour à tour obscure, joyeuse, méprisable, innocente, combative, lâche et j’en passe. Mère de deux filles, l’une fugueuse, l’autre gravement accidentée, elle aurait pu servir de prétexte à une histoire seulement tragique ou simplement glauque. Mais en sous-bassement rien n’est figé, binaire ou moralisant.

Pour terminer sur une dernière citation de haut vol (comme ça la boucle est bouclée) : « J’ai aimé. J’ai aimé c’est sûr, je l’ai ressenti » (pour ceux qui seraient tombés sous le charme de ces paroles profondes, allez voir du côté de la puissante chanteuse Sandrine Kiberlain).  Et j’aurais été contente d’aimer et de défendre avec enthousiasme au moins un roman français cette année.

Un garçon singulier, de Philippe Grimbert

10 Sep

Grasset

Lu par Julien

Rasoir psy

La Côte de Nacre, son sable, ses villas poussiéreuses… et ses écrivains. En l’occurrence une perverse qui scribouille des pages olé-olé (restons pudiques) et qui embauche notre héros, un jeune étudiant, pour s’occuper de son garçon « singulier » – aujourd’hui on dit autiste -, et de ses fesses à elle – c’est toujours ça de pris. Le roman se lit vite, avec des va-et-vient incessants entre la mémoire et le présent du jeune homme. C’est un ouvrage bâti sur l’émotion, le trio ado-femme-jeune homme, sur les duos singularité-normalité/passé-présent, sur la délicate construction de sentiments qui se dévoilent au fil des pages et l’inénarrable altérité d’autrui surtout quand il est « différent » mais non moins présent… Bref, c’est un roman de psy –Philippe Grimbert en est un-, et ça se voit, pour rester poli. Si on ne caressait pas le secret espoir de quelques lignes graveleuses entre le héros du roman et la MILF maléfique, on aurait fermé le livre bien plus tôt.

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Lu par Lina

Duvet de MILF

Rouge Argile, de Virginie Ollagnier

9 Sep

Lu par Anne

Editions Liana Levi

Car le Prix Virilo a aussi des graphistes

Touffu

Dans les années 70, Rosa mène une vie bourgeoise en banlieue parisienne entre enfants, tâches domestiques et un mari pour qui les sentiments se sont lentement évaporés. Rien de nouveau sous le soleil de Saint-Germain-en-Laye. Lorsque l’homme qui l’a élevée au Maroc décède, Rosa ressent le besoin de retourner sur les terres de son enfance. Là bas, entre deuil et nostalgie, Rosa va peu à peu découvrir les secrets de son histoire familiale et attention, maronnier… pardon palmier-dattier : se découvrir elle-même.

Mais Rouge Argile est un roman plus dense qu’il n’y paraît où les thèmes se mêlent avec subtilité, intelligence voire raffinement : la nostalgie et les questions d’ordre intime (rien de scabreux qu’on se rassure) comme l’héritage psychologique et affectif, la maternité et, surprise !, la paternité, mais aussi des questions plus politiques, la complexité de la colonisation marocaine à travers les liens profonds et sincères noués avec les « autochtones », la culpabilité des anciens colons, la pérennité de croyances populaires… Le tout servi par une intrigue rondement menée, et vogue la galère (mauresque), on va de surprise en surprise jusqu’à la dernière page.

La couv' "style Gavalda" n'augurait pourtant rien de bon

Chose suffisamment rare pour être signalée, l’écriture de Virginie Ollagnier ne manque ni de recherche ni d’élégance.

Alors que demande le peuple d’une rive à l’autre de la  Méditerranée ? Eh bien peut-être un peu moins de clichés sur les mystères de l’Orient, des personnages un peu moins gentiment sacrifiés sur l’autel de l’histoire, bref, moins de vertu (et un peu de vice). Rouge Argile n’en reste pas moins un roman fort sympathique, à lire les pieds dans le sable à l’heure où les lions vont boire, pour tous ceux que le zoo pancolien fatigue et que les bavasseries mussoliennes affligent.

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Lu par Paul

Rasoir terreux

Hymne, de Lydie Salvayre

8 Sep

Seuil

Lu par Philippe 

Air - Rasoir

Tendance lourde et logique de notre société de déglingos avec ipad, re-voici le livre où l’auteur est rock / fan-de-rock / met-du-rock-dans-son-titre. Cette année, c’est Salvayre–guitare. Yeaaaaaah. 

Headbanging, mais contre le mur

Lydie ouvre son cœur et se décide à parler de ce qui lui plaît vraiment. On ne se cache plus :

Elle aime vachement Jimi Hendrix.

Particulièrement un solo de Woodstock d’ailleurs, un hymne américain saturé. D’où le titre. Elle y entend un « cri de refus qui concentra tous les refus d’une jeunesse que l’avidité, la brutalité et le prosaïsme de la société d’alors révulsaient ».

 Bon. Mais tout cela ne nous fait pas un livre. Tout au plus un tribute étrange à « Indignez-vous » dans un Rock N’ Folk, sur une grosse demi-page. Demain, peut-être, nous fera-t-elle découvrir le « Gimme an F» de Country Joe. C’est qu’on en a des choses à dire au monde.

C’est d’ailleurs tout le problème… Lydie Salvayre nous tartine 240 pages (!) d’amour pour l’icône,  240 pages de combat véhément assez cliché contre le business dégueulasse et contre tous ceux que l’on pourrait résumer par « les salauds ».

Le Hendrix de Salvayre est en plastique

Et ça vous fera 18 euros. En-vous-remerciant.

Ce livre a le mérite de la franchise. Je lui ai donc laissé toute sa chance. Je me suis même mis dans la peau de Hendrix pour renforcer une expérience de lecture pourtant faible :

J’ai tourné les pages avec les dents. J’ai bouquiné en vomissant couché sur le dos. Las, je me suis résolu à lire l’oeuvre tout en y mettant le feu. C’était encore la meilleure chose à faire.

 Avant d’oublier totalement ce livre inutile, une impression subsiste encore un peu :  celle d’un bon écrivain que fait dériver puis naufrager l’enthousiasme, dans la forme et dans le fond. Elle en est parfois littéralement consciente, comme dans ces brefs sursauts :

(« C’est cela que je voudrais dire dans ma lourdeur, plutôt que de verser dans cette admiration inoffensive (…) à laquelle je cède parfois », « (…) comme je laisse venir les mots (…) sans me soucier qu’ils sonnent sur ce ton exalté que d’ordinaire j’abomine »)

Mais ces excuses et circonlocutions pas très rock n’ roll n’arrangent absolument rien. Plutôt que de lire le journal intime (et qui aurait dû le rester) d’une fan, reste encore à voir la prestation originale.

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