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Retour à Killybegs, de Sorj Chalandon

25 Sep

Grasset

Lu par Philippe

Poils roux et soyeux

Heureux les fans de hurling, heureux les amateurs de Guiness. Bref, heureux les roux : Ce livre se passe en Irlande, une Irlande de sang, de misère, de tourbe et de poings fermés, sans aucun passage de rugby. Et c’est à souligner, éirinn go Bràch !

Premier constat : Grasset est donc capable de publier de bons livres. Ce dernier raconte l’IRA et la guerre civile dans les yeux d’un de ses combattants, et pas n’importe lequel, Tyrone Meehan : Un vétéran-héros, des années de tôles anglaises, de méfiance, de torture, de combats, … et de traîtrise. Sorj Chalandon sait de qui il parle : le traître était plus qu’un ami, il était son père d’Irlande. Car cet homme a existé. Et il est mort le 5 avril 2007, à plus de 82 ans, par trois coups de fusils de chasse. Le mildiou et la rancœur sont tenaces là-bas.

Après « Mon traître », publié en 2008 et qui racontait le même traumatisme sur un mode plus personnel, l’auteur revient

Là-bas, à Killybegs, on sait tout le prix du silence.

avec un projet qui semble plus mature : Celui de comprendre et de faire comprendre le lent glissement vers la traîtrise, la bascule en un soir, ou comment un héros accepte l’impensable.

L’écriture de Sorj Chalandon est maîtrisée, avec une clarté de journaliste renforcée par quelques figures de style qui font mouche. Parfois, on « heurte les regards », les images et les comparaisons saisissent, mais la plupart du temps c’est par le rythme de la phrase que s’imprime le balancement d’un récit que l’on suit avec facilité et plaisir. C’est d’ailleurs un peu dommage, car les trop rares moments d’écriture formelle sont réussis comme ce passage de poésie en prose :

« J’ai été réveillé par une explosion de nuit, un fracas de mémoire. Ces remords en cahots qui déchirent les rêves. Je suis rentré. J’ai ouvert la bouteille de Vodka. Coule, coule, coule. Voilà, comme ça. (…) J’ai ouvert les rideaux, la fenêtre en grand. Je voulais qu’on me voie du milieu de la nuit. Dans quelques heures il y aurait une clarté blanche à l’horizon. Les premiers oiseaux, la lumière qui pardonne. Encore un nouveau jour et je serais vivant. »

Le jury a lu tout le livre déguisé pour une expérience accrue

Le style a pour autant le mérite de rendre crédible la langue d’un vétéran de l’IRA, sûrement plus à l’aise avec les poings que les alexandrins. La construction du livre est plus remarquable et permet à l’auteur d’atteindre son but : imaginer le lent poison du silence, et le basculement vers la traîtrise. On apprend beaucoup sur l’Irlande, mais toujours sur le mode caméra embarquée, manié avec intelligence. Vue subjective donc, qui passe sous silence des épisodes peu glorieux de l’IRA (rackett, erreur de « justice ») mais c’est là un mal nécessaire. Un mal que l’on peut toutefois reprocher, car que vient-on lire ? Un témoignage ? Une biographie ? Un récit objectif ? Une fresque ? Quand on a l’impression que l’auteur recherche lui autre chose… Une psychanalyse ? Une explication ? Une défense ? Un don de mots posthume ? Un dernier adieu ? Un objectif difficile jusque dans les pages où le héros-narrateur parle de sa relation avec l’auteur, jeu de miroir touchant et de bonne foi mais bien casse-gueule, avouons-le. Car c’est autant Tyrone Meehan que Sorj Chalandon qui sont de retour à Killybegs, et l’écrivain s’inscrit dans ce récit à de multiples niveaux.

Si « poser une bombe, c’est poser une question » comme le dit un ami du héros expert en explosif, ce livre aura au moins le mérite d’apporter une partie de la réponse avec talent.

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