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« OH… », de Philippe Djian

11 Oct

Moustache surprise

Gallimard
Lu par Alys

Deus ex sodomie

Titre casse-gueule

Un drôle de titre, entre l’exclamation d’un enfant apercevant une merveille, et le son de celui qu’on dérange. Le « oh » de l’étonnement, de la curiosité. Connaissant le père Djian, le « oh » de l’orgasme, aussi, probablement. Si à premier abord le titre en dit peu sur le contenu du roman, il n’en symbolise pas moins un nouveau style d’écriture qu’étrenne ici Djian.
Le livre s’ouvre sur une scène étrange, une personne, qu’on imagine de sexe masculin tout comme son auteur, est allongé par terre dans son salon. Il/elle vient de subir une agression. La scène est posée, l’auteur ne nous en dit pas plus, en tout cas pas tout de suite. Alors, on fait ses suppositions, on se trompe, on change d’avis, et l’auteur s’amuse à nous perdre, à nous retrouver pour mieux renforcer les mystères qui jalonnent son histoire. Grâce à une écriture très maîtrisée, l’auteur distribue des clés, quelques mots disposés ça et là comme des indices.

On doute que cela fonctionne pendant les premières pages, surtout parce que le narrateur se trouve être une narratrice, contrairement à l’habitude de l’auteur. Comment Philippe Djian, spécialiste unanimement reconnu des ambiances « bières chaudes et moiteur de l’entrejambe », va-t-il réussir à pénétrer la psyché féminine ? La solution s’impose au lecteur à la 3e page. Par un viol, tout simplement. Avec sodomie.

Pas d’érection pointant sous le jean brut

La violence est très présente : une violence sourde, permanente. Dans les relations que l’héroïne entretient avec ses proches, dans les mots. On ne comprend pas bien cette violence, d’ailleurs. Elle est insupportable avec son fils, son ex-mari, sa mère. Et puis petit à petit, Philippe Djian nous explique.

Spoiler, le violeur est tatoué

On est un peu frustré de ne pas retrouver tout d’abord ce qui fait le charme des romans de P.Djian : l’érection qui pointe sous le jean brut, les filles qui ne portent pas de sous-vêtements, le lieu toujours indéterminé (qu’on imagine en Californie ou au Texas), les pratiques sexuelles étranges (comme la danse de l’œuf, qui consiste pour une acrobate à s’insérer un œuf dans le vagin au moyen d’un grand écart).

Ici, on est en banlieue, la banlieue chic des pavillons, et c’est l’hiver, donc il faudra repasser pour la moiteur. On se dit qu’il a vieilli, qu’il s’est embourgeoisé et qu’il ne baise plus. Erreur. Philippe Djian est bien là, plus subtil peut-être, mais tant mieux, son héroïne n’en est que plus crédible. Quelques interventions valent d’être soulignées : quand l’agresseur envoie à l’héroïne un texto pour le moins clair : « Je t’ai trouvé très étroite, pour une femme de ton âge. Mais bon« . Ou quand ladite héroïne, surprise par une visite de son amant sur son lieu de travail, raconte : « Il ouvre sa braguette et me dit que je peux le caresser. « Dans ce cas, mets-toi au dessus de la corbeille » dis-je « .

On regrette de lui enlever une moustache, mais on lui reproche une ligne, la dernière. Dommage d’avoir voulu terminer en justifiant le titre, c’était loin d’être nécessaire, bien au contraire. En résumé, Philippe Djian signe ici un beau roman, sensible et féminin, mais réalise aussi une petite performance : nous convaincre que les femmes aiment parfois se faire brutaliser. A défaut donc de candidater pour le Prix Trop Virilo, voici un quatre moustaches.

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Toupet ah?

Lu par Philippe

Mon premier Djian. Avec un titre qui fait très « je lis du Djian dans le métro, moi ». Je suis bien content.

« Je saigne un peu… »

C’est agréable à lire… L’écriture est maîtrisée, la narratrice a une voix crédible, ce qui constitue un vrai tour de force… Je fus surpris également par la pudeur face aux scènes décrites. Exemple : Viol avec sodomie donc, et bien « Je saigne un peu mais ça va« . Djian ne s’éternise pas avec des lunettes d’entomologistes comme d’autres passent trois pages sur une fellation au jambon (n’est-ce pas madame Angot). Cette retenue est au cœur du livre. Cette retenue, c’est l’héroïne, véritable bloc de pierre lézardé mais vaillant puis jouant avec ses failles. Une héroïne franchement sympathique, qui nous pousse à nous penser un peu plus libre. L’histoire est extrêmement casse-gueule et Djian donne à voir avec une une sensibilité psychologique et une économie d’esbroufe rare.

Je saigne too much ?

Mais j’ai fini par être un peu agacé par le côté too much. La bio de l’héroïne, too much, quand tu la résumes ça en devient risible. Les twists de scénario, carrément too much, je ne parle pas de la fin tellement c’est LOL. Les relations sexuelles, les petits-enfants, même les dîners familiaux sont too much… Djian a dû s’amuser comme un fou, mais cela sape en partie la projection du lecteur. Ce n’était pas la peine de faire un scénario aussi dopé. Ce n’est pas un problème pour un roman de gare, mais cela ramène cette histoire à une anecdote trop bien écrite dont on reste le spectateur amusé. Un livre pulp, agréable, qui montre des gens se vautrer en tentant d’être libres.

Moi, j’attends de voir passer un pingouin, de Geneviève Brisac

10 Oct

Toupet pancolisé

Alma Editions

Lu par François H-L

Accessit Pancol du titre trop long avec des animaux dedans

De Geneviève Brisac, on avait lu et apprécié il y a deux ans Une année chez mon père. Ce nouvel ouvrage, sans atteindre la qualité et l’émotion de son prédécesseur, demeure d’une facture plus que séduisante. Ce roman apparaît radicalement différent de son grand frère. Pas question ici de sentiments maîtrisés ni de sensibilité pudique…

L’écriture est d’une bonne qualité, gentiment désordonnée. Grosso modo s’il fallait trouver un fil rouge, on pourrait dire que le livre traite des rapports souvent compliqués de sa narratrice avec le monde animal. Mais ce sujet n’est qu’un prétexte et le récit chemine à sa guise vers d’autres thématiques.

Ce roman est foutraque

C’est fait. Et en plus il a une moustache. Plus la peine de lire le livre

D’anecdotes animalières en évocations littéraires, de souvenirs personnels en retranscriptions de la grande histoire, Geneviève Brisac mélange tout. Ce côté bordélique agace au commencement (trop de name dropping, trop de sauts du coq à l’âne)… et puis ça prend. Finalement l’ouvrage impose son rythme et sa fantaisie. Sans doute pas le chef d’œuvre absolu de l’année donc mais un bon moment littéraire pour celui prêt à se laisser balader.

Une année studieuse, d’Anne Wiazamsky

4 Oct

Poil-dropping

Editions Gallimard

Lu par Lina

Vis ma vie Wiazemsky

Salut, j’ai dix neuf ans, je suis comédienne, et j’aime Jean-Luc.

Mon grand père c’est François Mauriac. Mon père est un russe blanc, un prince.

Vie formidable, bouquin moyen.

Cette année, j’ai raté mon bac, je prends des cours de soutien avec Francis Janson et je vais me marier avec Godard.

Mon pote de fac, c’est Dany. On est roux tous les deux. Cela créé des liens…

Sans aucun doute, la vie d’Anne Wiazemsky est hors du commun, mais avoir une vie formidable ne suffit pas pour produire un livre admirable. « Une année studieuse » n’est pas désagréable à lire, mais ne retient pas forcément l’attention. Qui dit actrice ne dit pas écrivain. Et vice versa. Faut bien ranger les choses, je préfère.

… Du lecteur ?

Barbe Bleue, de Amélie Nothomb

20 Sep

Duvet bleu, mais duvet

Editions Albin Michel

Lu par Claire

 

Une barbe qui pique les yeux

C’était bien tenté. Mais ce n’est pas parce qu’Amélie Nothomb utilise le mot « barbe », ô combien cher au prix Virilo, qu’elle peut espérer gagner notre virilité.

Si j’avais su, j’aurai pas cru. Cette année encore : Amélie, à nous deux. J’ose appeler la grande prêtresse des digestions difficiles par son prénom depuis que ma mère  m’a prouvée par A + B version preuves généalogiques que nous étions cousines éloignées.

J’ai été tentée de copier-coller ici même ma critique de l’année dernière tant la recette, comme celle du big mac, demeure identique.

J’avais lu à vitesse supersonique Tuer le père debout dans la Fnac des Ternes, vérifiant du coin de l’œil qu’un vigile n’allait pas m’empoigner pour m’obliger à payer ce roman que je lisais impunément sous les yeux des caméras. Cette année, je demande pardon à la Fnac des Halles.

Règle#1 : Quand l’auteur est plus gros que le titre et pleine couv’, c’est mauvais signe.

Une fois encore, Mademoiselle Nothomb se saisit d’un sujet avec la délicatesse et l’à-propos dont elle est capable, revisitant le conte de Perrault sous l’angle des affres de la colocation. La jeune Saturnine et son hôte, messire Elmirio, devisent de pages en pages en engloutissant des bouteilles de Dom Pérignon, dans une atmosphère il faut le dire assez réussie de luxe, cruauté et petits-déjeuners au lit.

Une conversation spirituelle et enlevée pour un dénouement décevant qui, une fois de plus, donne l’impression au lecteur que l’auteur ne s’atèle plus qu’à produire des romans-nouvelles certes agréables à lire, mais qui ont oublié toute notion d’envergure.

Amélie Nothomb, ou l’histoire du chef pâtissier qui fabriquait uniquement des cookies nature alors qu’il maîtrisait parfaitement la recette de ceux au chocolat et noix de pécan. Frustrant.

Une collection très particulière, de Bernard Quiriny

18 Sep

Moustache particulière

Editions du Seuil

Lu par Philippe

Et si on disait que…

Et si demain, le poil devient über-chic ?

Ne vous en faites pas. Ce sous-titre n’est pas le prochain roman de Marc Lévy, mais le petit jeu auquel vous convie Bernard Quiriny. Dans ce recueil de nouvelles, l’auteur s’amuse à imaginer des choses étranges… Des livres qui se corrigent tout seul, d’autres ayant tué leur auteur ou encore des recueils de recettes impossibles à réaliser. De même pour les villes que l’on visite : Ici une cité symétrique, jusqu’aux destinées de ses habitants, là-bas une bourgade où toutes les rues, placettes, boulevards sont nommés en l’honneur d’un même notable… Inconnu de tous.

Et ce n’est pas fini. Plus intéressant encore, l’auteur propose des changements drastiques et leurs conséquences dans nos vies, nos organisations : Que se passe-t-il demain si -paf- c’est la résurrection des morts, pour de vrai ? A peine Quiriny nous a dépeint avec drôlerie l’enfer vécu par les notaires, nous passons au chapitre suivant : et si demain nous échangions nos corps avec l’autre partenaire à chaque fois que nous faisions l’amour ? Tu parles d’une fusion…

Eric Chevillard pour les nuls

A chaque idée son chapitre, court juste ce qu’il faut, léger avec brio, écrit avec finesse. La simplicité de l’élégance. On pense donc aux grands novélistes italiens en déplorant cependant un certain manque de romanesque, mais plus de malice. On pense également (beaucoup) à Eric Chevillard, aux inventions de Dino Egger, aux utopies des précédents romans… On dirait des ébauches de livres que l’auteur ne voudrait traiter au delà du plaisir de l’idée première, de la fulgurance. L’entêtement narratif de Chevillard, qui rebute beaucoup de lecteurs, est ici évacué. On y perd malheureusement ce qui change une idée en oeuvre : à déambuler dans ce cabinet de curiosité, nos yeux se plaisent mais ne se fixent. Nous ne louchons plus jusqu’au non-sens, nous ne perdons plus nos repères. Certes, ça fait moins mal aux yeux mais ça va moins loin.

En somme voilà un livre de fumoir, élitiste et spirituel, où l’on discuterait avec brio et légèreté, un verre de cognac à la main, en sautant de sujet en sujet pour rester toujours plaisant. C’est déjà pas mal.

La théorie de l’information, de Aurélien Bellanger

15 Sep

3 Go de poils

Editions Gallimard

Lu par Claire

Certains chapitres ne seront appréciés que par ceux passant le test

C’est foutu. Je n’ai toujours pas compris ce qu’était un protocole TCP/IP, j’ai sauté l’explication des théories de Shannon, Brown, Kepler et leurs petits copains. J’ai préféré les passages qui parlaient de sex shop, de minitel rose et de rupture amoureuse à ceux qui abordaient la fabrication – pourtant géniale – d’un modem. C’est foutu. Je me sens blonde, futile et encore plus inculte qu’avant. Moi, pourtant brune, aimant les romans russes et fière diplômée d’un parcours académique honorable.

Rendons à Aurélien ce qui est à Aurélien (il n’y a pas eu que des César parmi les empereurs romains), son roman parvient à retracer avec une objectivité qualifiée de wikipédienne (on dit wikipédoise ?) des années d’évolution technologique du 3915 ULLA à Google translate. Le lecteur néophyte, homo sapiens 2.0 perdu dès qu’il s’éloigne de facebook ou de gmail, se découvre, tout étonné, suivre avec intérêt cette grande marche du progrès.

Et d’un, le Pascal Ertanger avatar romancé de Xavier Niel suscite une sympathie inattendue. Et de deux, la lecture d’un roman de la rentrée littéraire équivaut pour la première fois à un master professionnel de six mois type « entreprenariat et nouvelles technologies de l’information et de la communication » que l’on aurait payé 3000 euros au lieu de 22,50.

Et pourtant, pourtant, si on reconnaît bien volontiers que ce premier roman représente un pur produit de sa génération, novateur et ironico- encyclopédique, on ne comprend pas bien où il veut en venir. Après 450 pages de faits plus ou moins réels sagement documentés, Aurélien Bellanger nous catapulte une fin de science-fiction dont le message messianique, s’il y en a un, brouille définitivement l’esprit d’un lecteur qui tente depuis des heures de comprendre des théories scientifiques qu’il oubliera tout aussi vite. Erreur 404.

« Les milliardaires furent les prolétaires de la posthumanité. Objets de curiosité et de haine vivant reclus dans des capsules de survie étanches, ils virent l’humanité s’éloigner d’eux sans réparation possible. (…) Google fut en réalité sur le point de simuler la totalité des protocoles humains, et aurait pu devenir l’équivalent d’un dieu si Pascal Ertanger, un autre enfant prodige de la révolution informatique, n’avait pas écrit à son tour un chapitre crucial de l’histoire posthumaine. »

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Lu par Gaël

Duvet 56K

Roman balzacien, ou produit d’un épigone houellebecqien ? La polémique fait rage entre les critiques officiels mais elle paraît douteuse. Il y a bien sûr des deux : récit d’une irrépressible ascension, prétexte à dépeindre les travers d’une époque, le livre l’est. Délire techno-métaphysique aux accents apocalyptiques, il l’est également. Dire cela, c’est à peu près ne rien dire. Rien de poilu, en tout cas.

Le bonheur est dans le C++

La théorie de l’information raconte, entremêlées, trois histoires : la première, celle de Pascal Ertanger, geek ultime dont le nom fleure bon l’anagramme vaseux, qui devient un PDG star des nouvelles technologies (une sorte de Xavier Niel, le patron de Free, beaucoup plus lunatique et qui aurait fait fortune dans le minitel rose). La seconde, celle, technique mais finalement très éclairante, de l’irrésistible poussée d’Internet, sur les décombres du minitel. La troisième , enfin, celle d’une époque : les années 1970 à 1990, temps d’effondrement moral et de foi technophile dans l’avenir.

J’ai beaucoup aimé ce livre, qui souffre pourtant d’évidents défauts. Le personnage principal est un ectoplasme, un prétexte à la traversée des deux autres histoires, que l’auteur a manifestement beaucoup plus envie de raconter. Il ne pense rien, n’a pas d’objectif, va de découverte de l’amour en crise techno-mystique sans qu’à aucun moment on ne le comprenne un tant soit peu, ni d’ailleurs qu’Aurélien Bellanger ne se donne la peine de chercher à nous y aider. Ensuite l’auteur est peut-être un peu débordé par sa matière : il a beaucoup lu et appris, sur l’histoire des sciences et des techniques, sur la théorie de l’information qui donne son titre à l’ouvrage et dont la description et les spéculations auxquelles elle a donnée lieu constituent un fil conducteur, d’abord froidement technique, puis de plus en plus vertigineux. Mais il tente de tout restituer, avec sans doute un défaut de point de vue unificateur. Enfin, sa langue, riche et précise, est pour autant relativement plate. Cette froideur, qui pour le coup sent son Houellebecq, est sans doute volontaire mais sur 450 pages, elle finit par rebuter.

Technologie en 2070. Les prospectives de Bellanger en matière de moustache sont audacieuses

Le livre est pour autant profondément attachant. Un premier aspect très intéressant du roman est la description précise de la matérialité d’Internet : câbles, fermes de serveurs, combat pour la maîtrise physique de la fibre optique. Techniquement, on apprend. Narrativement, c’est efficace bien que cela puisse paraître surprenant : le capitalisme est toujours plus impressionnant quand il déploie ses usines, ses centrales, ses réseaux de communication, que quand il se confine à l’image virtuelle et aseptisée que voudraient en donner ses prophètes contemporains. Mais le caractère vraiment plaisant vient du portrait qu’il fait de la France des années 1970 et 1980 : époque pleine de contrastes, où le minitel rose était défendu par le ministère de l’industrie, époque d’aventures pour les adolescents et d’égarements pour leurs parents. L’évocation est fine, pleine de détails véridiques, attentive sans être nostalgique et les 250 premières pages sont à cet égard un vrai plaisir.

La suite est malheureusement plus poussive, quand il faut commencer à substituer l’histoire du personnage à l’histoire et à la sociologie des techniques, et la conclusion donne l’impression que l’auteur s’est creusé la cervelle pour trouver une chute, sans être totalement convaincu lui-même. Elle a toutefois le mérite de jeter un regard ironique sur son personnage principal et ses semblables, prophètes hallucinés du capitalisme dématérialisé pris à leurs propres pièges intellectuels : Internet, ce n’est jamais que des câbles, des programmes, et de l’argent, pas l’invention d’un homme nouveau ou d’un dieu enfin incarné.

Ils désertent, de Thierry Beinstingel

14 Sep

Toupet salarial

Éditions Fayard Roman

Lu par Claire

Je déserte, tu désertes, ils désertent, île déserte, Thierry Beinstingel s’attaque une nouvelle fois à un monde du travail et à une société contemporaine qui ne brillent pas par leurs valeurs humaines. Quand on sait qu’il travaille comme chargé de recrutement chez France Télécom, voilà qui donne envie de s’accrocher à Pôle Emploi.

Elle est une jeune commerciale qui en veut, promue chef des ventes de cette société de papier peint qui décide de l’innovation du siècle : vendre des canapés pour accompagner les nouveaux murs. Elle achète à crédit un appartement vide et neuf dans une résidence vide et neuve où l’humanité est réduite à une vieille voisine à fleurs et à des vandales.

Lui, dit l’ancêtre, sillonne la France depuis quarante ans pour vendre les papiers peints de ladite entreprise, la clope au bec au volant de son break, désespérément seul dans ses miteux hôtels de passage si ce n’est sa passion incongrue pour Rimbaud, née lorsqu’il a découvert que le célèbre poète avait été comme lui un commis voyageur. Saint Rimbaud des VRP.

Elle et lui vont finir par claquer la porte aux papiers peints dans un dernier sursaut d’énergie, réfractaires à un monde moderne qui fait d’eux des machines solitaires.

Glauque et ironique, l’écriture de Thierry Beinstingel emploie ici le « vous » pour parler de lui, le « tu » pour elle, alternance de chapitres « elle » suivis de « lui », un parti pris étrange qui crée une atmosphère tout à la fois distanciée et intimiste, un drôle de paradoxe qui déstabilise avant de convaincre. Une jolie fable pessimiste sur le monde d’aujourd’hui que l’on aurait mieux appréciée si l’on n’en ressortait pas avec un léger mal de cœur.

« Ils désertent, dit le pompiste et vous comprenez « île déserte » peut-être à cause du flot ininterrompu de voitures qui passent lentement devant la petite station-service isolée au milieu de la mer de bitume. »

« Elle dit : Ils désertent. Et toi tu comprends « île déserte . C’est seulement quand tu t’attardes sur la silhouette de la femme appuyée d’un air las sur la carrosserie du vieux break, indifférente aux enfants pourtant en plein soleil dans l’habitacle, scrutant l’immeuble bardé de pancartes « à vendre » ou « à louer », c’est seulement à ce moment précis que tu comprends le véritable sens. »

Peste et Choléra, de Patrick Deville

11 Sep

Bouc bactériologique

Éditions Seuil

Lu par Claire

La science, Les poules et les moustaches

Un titre dont la sonorité rappelle celui d’un certain Gabriel Garcia Marquez métissé d’épidémies moyenâgeuses que les hypocondriaques et autres hygiénistes préfèrent oublier. Peste soit du bubon.

Ce Peste et Choléra là s’attache à retracer le parcours fantasque et génial d’un savant fou injustement oublié, Yersin, collaborateur de Louis Pasteur lui-même et heureux découvreur du bacille de la peste.

Patrick Deville, après Kampuchéa, s’amuse à détailler avec la minutie et l’humour d’un joli style bien à lui -enchevêtrement quasi poétique de phrases courtes pour ne pas dire lapidaires- la vie et l’œuvre de ce barbu aux yeux bleus qui traverse les siècles de 1863 à 1943. Amis des plus grands et misanthrope sympathique, Yersin le visionnaire sans ambition a choisi une baie perdue du Vietnam pour des recherches éclectiques allant de la reproduction des poules à la production de pneus.

Coqueluche et littérature

« Parce qu’il aime les oeufs, parce qu’il aime sa sœur, Yersin voudrait savoir comment avec du jaune et du blanc d’œuf on obtient un bec, des plumes, des pattes, bientôt dans l’assiette l’aile ou la cuisse et parfois des frites. » En science, il n’y a pas de mauvaise question.

Patrick Deville parvient à produire un roman de vulgarisation scientifique mêlée de légende d’explorateurs d’un autre temps dont l’écriture et l’érudition font mouche. Un roman presque trop intelligent, d’ailleurs, dont la densité à force de détails finit par tiédir l’enthousiasme, ratant de justesse les mythiques cinq moustaches que peu osent encore fantasmer.

« Yersin est trop vieux dans un monde qui n’est plus le sien. Le dernier collaborateur de Pasteur encore en vie. Il n’écrira pas ses mémoires. Ce livre ne lui plairait pas. De quoi je me mêle. »

Une certaine fatigue, de Christian Authier

28 Août

Appendice facial fatigué

Éditions Stock

Lu par Claire

Je ressens une certaine fatigue au moment fatidique de rédiger cette critique. Oui, parler de fatigue fatigue, tout comme regarder les J.O donne des courbatures, voilà une vérité vraie. Vlan.

Proposition de bundle en librairie

Pour ceux qui auraient la flemme de lire la critique en entier, ci-joint un condensé express anti-fatigue : concept de base ok, début ok, développement et fin ko. Pratique, c’est symétrique.

En fait, une fatigue certaine

Patrick, la quarantaine bien tassée, architecte reconnu d’une ville de province, heureux mari et père de deux ados, se rend compte à la mort de son propre père que le temps passe. Alors qu’il commence à se poser quelques questions existentielles un tantinet gênantes, le médecin lui annonce qu’il est frappé d’une leucémie foudroyante et qu’il ne lui reste que peu de temps à vivre. Paradoxalement, Patrick s’attache à organiser sa mort avec un détachement et une application qui frisent à la maniaquerie, éprouvant même jusqu’à un plaisir coupable à faire le tri et le ménage dans sa vie. Alors le jour où le praticien ravi lui annonce qu’il y a eu une erreur de diagnostic et qu’il n’est pas près de sucrer les fraises, Patrick tombe dans ce qui ressemble à une dépression post-partum. Il abandonne maison, travail et famille et part s’installer à l’hôtel à cinq cents mètres de là. Non mais qu’est-ce que c’est que ces façons de lui voler sa mort ?

Jusqu’ici, le roman de Christian Authier tient la route : un concept original, un protagoniste attachant, une écriture fluide.

Seulement, les deux tiers restants du livre tombent dans la même phase dépressive que traverse Patrick, une élucubration nombriliste en manque flagrant de rythme. Il s’ennuie, on s’ennuie.

La fin – Patrick se rappelle soudain que sa chère femme lui manque et qu’il est temps de rentrer au bercail, oh !, ça tombe bien, elle l’a attendu presque un an sans moufeter – achève de nous dé-convaincre. Ça ne se dit pas ? Tant pis.

Géographie de la bêtise, de Max Monnehay

28 Août

Moustache stupide

Editions du Seuil

Lu par Claire

Le premier 1/5 de la rentrée. Aux abris.

Après Corpus Christine, prix du premier roman en 2006, la jeune Max Monnehay revient sur son sujet de prédilection, le handicap.

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« Sortie littéraire 2012 » aurait été plus adéquat.

Dans son premier opus, qualifié alors de « nothombien » par la critique (gloups – ah le vrai prénom de Max est Amélie ? – re- gloups) son héros, infirme, mourrait lentement affamé par sa femme obèse.

Dans Géographie de la bêtise, le jeune Bastien décide de répondre à l’appel de Pierrot, estampillé idiot du village en chef, et de partir fonder une communauté uniquement constituée d’idiots. La société ne veut pas d’eux ? Soit, eux non plus. Na. Ce qui paraît alors un bon pitch de film se transforme lentement en un roman dont la brièveté ne suffit pas à faire barrage à un endormissement glauque auquel le manque de consistance des personnages principaux participe largement. L’utopie sociale sympathique s’effondre, les idiots meurent dans d’atroces souffrances, la fin n’en est pas une et l’auteur boucle le tout en oubliant de nous éclairer sur le message derrière tout ça.

Alors que les feuilles tombent des arbres, que le rosé de l’été s’est évaporé, que le prix de l’essence flambe et que les députés n’aiment pas les robes à fleurs, pas besoin d’un livre pour nous enfoncer encore plus dans la morosité ambiante. C’est dommage, on aimait bien le titre.

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