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Ni ce qu’ils espèrent ni ce qu’ils croient, d’Elie Treese

13 Oct

Rasoir sans espoir

Editions Allia

Lu par Philippe

Moins un titre qu’une vérité vraie

ni ce qu’on souhaite

Ne nous le cachons pas, ce qu’aimeraient bien trouver les jurés c’est la petite pépite publiée dans une maison d’édition peu puissante, un livre passé inaperçu et à qui nous rendrions justice et honneur par notre prix. C’est avec cette espérance souvent déçue que j’ai acheté le court roman d’Elie Treese, attiré comme une pie par la très jolie couverture, bravo les éditions Allia.

La quatrième a cependant commencé à me faire douter : « Il a bu un coup et il a dit la vérité vraie ». La vérité vraie… Bien nul ça… Méfiance. Hélas, après quelques pages, j’ai compris que le titre de ce roman était avant tout une promesse au lecteur : Ni ce qu’il espère, ni ce qu’il croit. Encore moins ce qu’il souhaite.

Quat’ darons qui boivent du picrate lourd comme l’azur

Les quatre protagonistes, avant le vol du bidon

C’est l’histoire d’une bande de quatre pieds nickelés un peu vagabonds, peut-être partiellement clodos, on ne sait pas trop, les indices spatio-temporels arrivent lentement. Ils volent, dans un chantier paumé en lisière de forêt, un bidon d’essence. Comme ils ont bu de la gnôle genre Destop, ça va être galère. Tout cela est raconté du point de vue d’un certain Maroubi tout au long d’une sorte de discours/pensée indirecte libre

« Et Low a dit nom de Dieu c’est la putain de cour des miracles ou quelque chose et Hadès a juste dit va baiser ta mère et le silence était autour de nous comme un songe sinueux avec la brume qui luisait un peu sur les engins (…); Puis Hadès s’est relevé, a fait quelques pas avec son fusil sous le bras, et j’ai dit ce sera bientôt fini les gars, et il faut juste qu’on se tienne encore un peu à carreau (…).« 

L’intérêt réside dans ce mélange de grossièreté et de visions poétiques, mises en valeur par la narration. ça marche assez bien. Voilà tout. C’est dommage, certaines images sont très réussies. Mais même à six euros le livre, ça fait cher de la belle image poétique. Pour le reste, je comptais sur ces 76 pages pour se lire vite. Mais le temps mmh, attendez… s’étendait comme un songe sinueux après une gueule de bois. 

 

Une femme avec personne dedans, de C. Delaume

7 Oct

Fist-fucking glabre

Lu par Philippe

Seuil

Un des livres qui m’a le plus marqué de la rentrée. Car j’ai trop longtemps hésité entre profonde sympathie et agacement. C’était 1 ou 4 moustaches. J’ai tranché.

Un titre de mauvais film français

Un robot avec un homme dedans, et il n’a pas écrit d’autofiction que je sache

Chloé Delaume nous offre un récit d’auto-fiction évolutif. On y découvre plein de choses : Comment elle traversa l’épreuve d’une lectrice suicidée, comment elle vécut ses amours complexes, comment elle accepta son féminisme, comment elle défend l’idée d’une femme non-procréatrice (nullipare, d’où le titre)… Elle nous parle également de « La Clef », personnage bi et rencontre épiphanique pour l’héroïne… Avec humour, elle termine par une sorte de pastiche de tests de journaux féminins censé mesurer si on est prêt à écouter son histoire, et nous propose donc différentes fins.

Principal grief : ce titre est mensonger puisque l’on assistera à une formidable scène de fist-fucking lesbien. Maintenant que je vous ai bassement vendu la sauce, passons au cœur du bousin.

Forcément, l’autofiction d’une bipolaire…

Un livre avec Lacan dedans

A n’en pas douter, Chloé Delaume est un être brillant qui manie une plume dense, poétique, musicale, capable d’humour et servant un propos vigoureux : Elle n’aime pas les phallocrates et leurs outils (les couillidés) ; elle est pour une entière liberté du corps de la femme ; elle souhaite une trucidation systématique des relais de domination masculine. En plus, elle fait rimer Exil avec Vodka-Lexomil ce qui nous la rend d’emblée sympathique.

Là où ça se gâte, c’est que c’est de l’autofiction écrite par une bipolaire qui s’auto-analyse constamment. Avec des citations de Lacan dedans. Tu voulais une narration facile pour lire dans le métro, tiens ! Ramasse !

Cela donne un récit hésitant entre l’introspection douloureuse, le carnet de malade, et les gender studies. Ceux qui aiment diront que ça foisonne, on pourrait dire que ça brouillonne. Une pensée bipolaire pour une écriture bipolaire elle aussi -malheureux alliage fond/forme pour une fois- qui claque des termes comme hétéro-normativité au milieu de jolis poèmes en prose. Entre un symbolisme à la truelle (rajouter des cartes de tarot, des Hécate et des Lilith…) et la « pensée indirecte libre » (j’écris comme je pense, et non comme je parle, avec des ellipses de partout et sans ponctuation), voilà le lecteur pris dans un bourbier laborieux de mots.

Un exemple peut-être ? Allez au pif, page 83, sur la pression familiale face à sa nouvelle homosexualité « Mon Je se convulse. (…) Ils veulent que j’analyse mon changement (…) pour s’assurer ainsi que tout cela est. Quoi. Peut-être bien inéluctable, ça les consolerait sûrement. Ma psyché était-elle entortillée stigmates Cassandre à l’invertie, ça je l’ignore moi-même, aussi. » 

De l’autofiction à l’auto-solennité

Un homme avec une femme dedans. Et pourtant les gender studies en parlent peu, de Goldorak.

L’auteure semble en avoir sacrément bavé dans la vie. Il est difficile de ne pas avoir de l’empathie et du respect pour son intelligence brute malgré son hermétisme frôlant la cuistrerie. Cette sympathie est renforcée par la sincérité du propos, jusque dans ses maladresses (certaines attaques dignes d’une ado en crise contre « Le Bonheur™« ). Mais in fine, l’oeuvre ne se relève pas des règles qu’elle s’impose : Onanisme intellectuel, exhibitionnisme et architecture du récit prétentieux. Là où seule l’auto-dérision aurait été pertinente, même l’humour sert une auto-solennité navrante. C’est normal, elle écrit (aussi) un manifeste de pensée féminine. Le Prix Virilo ne peut donc que s’offusquer.

Chloé Delaume en a une bonne paire : C’est un bouquin coup de poing (ou plutôt fist donc) dans le lecteur qui ne méritait pas tant d’ingratitude, le pauvre, après 140 pages de symbolisme léger comme un parpaing. Chloé décompense avec brio mais décompense quand même, dans un livre agréable à lire comme le journal intime d’une ado malade de sa propre intelligence et qui se scarifie pour  attirer l’attention.

Viviane Elisabeth Fauville, de Julia Deck

6 Oct

Moustache anti-Lacan

Editions de Minuit

Lu par Philippe

Le cabinet était fermé de l’intérieur

Méfiez-bous des bourgeoises calmes

Je commençais à désespérer. Sérieusement. Sous mes yeux des livres tièdes à trois moustaches, des bouquins bien-mais-bof. Mais voilà, la médiocrité est le meilleur écrin au talent. Jugez plutôt de ce premier roman :

Dépassons le titre, bien nul -étrange comme certains auteurs se sabordent aussi efficacement. Bref, Le pitch, donné en une quatrième de couverture lapidaire : Vous êtes Viviane Elisabeth Fauville. Vous avez quarante-deux ans, une enfant, un mari, mais il vient de vous quitter. Et puis hier vous avez tué votre psychanalyste. Vous auriez sans doute mieux fait de vous abstenir.

Lacan m’a tuer

Je dois avoir un fond pervers, mais la lecture du rendez-vous avec le psychanalyste est jouissive d’humour retenu. Il faudrait que j’aille consulter, tiens. Parlons du style :

Vous sortez le couteau du sac (…) le docteur sourit toujours, attendant la suite comme s’il était au spectacle. Bien sûr de cela non plus il ne vous croit pas capable. Il n’a jamais vu en vous qu’une bourgeoise, une pâle carriériste, une névrosée de base qu’on domestique à coup de pilules blanches ou bleues.

Viviane pénètre dans les pensées du juré par le bon trou

Tout le livre est écrit comme cela, en audio-description si vous voulez. Le parti-pris semble lourdaud et pompier au début mais, et j’en fus surpris, fait rapidement sens. Il est manié avec finesse et apporte une vraie richesse.

Viviane Tyler Durden

En somme, toute la malice et le talent du texte tient dans la construction du récit autour de cette narration filée, faussement descriptive, qui renforce l’aliénation de l’héroïne comme notre empathie. C’est brillant, c’est super bien tenu, c’est très agréable à lire. J’ai rarement lu un texte rendant aussi clairement le vertige du malaise mental avec une telle économie, une élégance dans les moyens utilisés. Vous êtes perdus dans l’esprit vaporeux de Viviane, et pourtant tout est si net, l’écriture si claire ! Alors on pourra trouver agaçant cette économie-pingrerie, cette butor-isation répétitive… Les conditions de lecture ont fait que j’ai apprécié. Une remarque cependant, c’est dans la description des personnages rencontrés par l’héroïne que se lit le mieux cette paranoïa et que se déploie la profondeur de la narration. On aurait pu en faire plus, mais je chicane.

Cerise sur la tarte à la cerise, tout le texte est imprégné d’un humour et d’un recul rare ; du talent qui ne se prend pas la tête. Profitons !

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Moustache fauve

Lu par Marine

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Lu par Gaël

Duvet ville

Une vieille histoire, de Jonathan Littell

2 Oct

Trop Virilo !

Editions Fata Morgana

Lu par Lina

Jonathan Littell, auteur des Bienveillantes, prix Goncourt 2006, est le candidat inattendu au prix Trop Virilo. Il publie cette année chez Fata Morgana ce qu’il appelle « un truc ».

Un livre lisse et soyeux. Ou pas.

En position pour la lecture

C’est pourtant un peu plus que ça… Cette vieille histoire se construit comme un rêve qui n’en finit pas… Nous sommes transportés à travers les fantasmes du narrateur qui court dans un couloir sombre rythmé de portes, dans son survêtement « lisse et soyeux » et ses « baskets légères comme des plumes »… Sa course s’arrête chaque fois qu’il découvre une poignée et entre dans un monde. Ces mondes se répètent et se répondent sans être chaque fois ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait des autres…

Quand plus rien n’empêche la sodomie

Chaque porte est l’occasion de laisser libre court à ses fantasmes, à un enchevêtrement de corps et à une violence de plus en plus primitive. Plus on avance dans la lecture, plus les scènes sont irréalistes, l’orgie des corps et la violence atteignent leur paroxysme sans que le narrateur ne s’en étonne. Il n’y a plus de genre, les hommes deviennent des femmes, les femmes s’arnachent de godemichets, rien n’empêche la sodomie.

« Très vite, la presse des corps me happa, des mains couraient sur mon corps et me malaxaient les fesses, des doigts humides venaient pétrir mon anus, des visages mal rasés pressaient leurs lèvres sur les miennes, des bouches me suçaient puis me mordillaient douloureusement les tétons… »

Un livre WTF

Ce voyage dans l’inconscient et dans le surmoi du voyageur nous conduit à un excès de testostérone, de sexe, reflets d’un « trop virilo » qui se dévoile dans l’écriture. « Une vieille histoire » est un « truc » inclassable et sans aucun doute un très bon trop virilo.

NDJ : Le 5 moustaches ne sont à comprendre que dans le classement « Trop Virilo ».

Trois visites à Charenton, de Benoît Damon

27 Sep

Duvet sans tête

Editions Champ Vallon

Lu par Philippe

Monologue du monomane 

Titre pas swag

Un très bon trois moustaches. A la fin de sa carrière, Géricault se plonge dans des toiles d’aliénés. « Exécute le portrait » dit la quatrième de couverture. C’est un jeu de mot car pendant trois séances de pose, le peintre écoute un « fou » : le « monomane de la guillotine ». Tel est le pitch alléchant de ce livre au  titre tout pourri -« Trois visites à Charenton ». Nous sommes embarqués pour 240 pages de monologue monomaniaque autour de la guillotine, de la révolution, de la Terreur ; ça va gicler dans les chaumières.

Attention chérie ça va couper

Si vous vous attendez au  « Mentalist » version Restauration, vous allez être déçus. L’hurluberlu qui jacte sans fin est né de la Terreur mais ce n’est pas un tueur en série. D’une faconde prodigieuse, il va raconter Marie-Antoinette sur l’échafaud, la fumée, les odeurs, les cris des suppliciés, le muscle du bourreau. L’esprit malade de conversation vous parle d’une langue riche, joyeusement descriptive, sonore.

« Et pourtant, voici surgies d’un brouillard jusque-là protecteur qui maintenant s’effiloche, les colonnes dépenaillées des fantassins de l’an II. (…) La forteresse de Mabeuge est délivrée. Vive la République! mort aux tyrans! et rlan, rlan, rlan, rantanplan! patata! pataplan!…           Changeons de spectacle. Quittons le désastre du champ de bataille, ses chevaux morts ou blessés, les agonisants ou les cadavres à enterrer. (…) A là même heure ce jour-là, Dame Guillot reçoit, au minuscule salon du dernier bal des têtes en l’air, Marie-Antoinette en déshabillé blanc. »

Vous aimerez également…

Les saillies du fou sont cocasses, mais dépeignent des faits terribles et bien réels. De cet écart naît le malaise que l’on peut avoir en écoutant un vétéran de massacre. Il parle avec légèreté d’horreurs que l’on voudrait sacraliser. Tout imprégné des théories révolutionnaires, il débourbonnise à grand coup d’Être suprême.

« Charentonnais de bonne famille, je parle raison, non galimatias. Je repousse fatrasie, à peu près et charabia. (…) J’entretiens les jardins de mon esprit. (…) J’apprécie les lignes équilibrées, les espacements contrebalancés, les agencements symétriques : Le Nôtre est le mien. »

« Ils n’ont plus de romans ? Qu’ils mangent du monologue ! » Marie-Antoinette

Tout cela serait formidable si le pari n’était pas aussi éprouvant pour le lecteur.

« (Géricault,) Vous me rétorquerez peut-être : les mots font la chanson, et votre grelot sonne trop haut pour les oreilles ordinaires. Eh!… Que nous importent les oreilles ordinaires – n’est-ce pas à vous seul que je m’adresse ? »

Ah… Oui… Ben justement c’est peut-être le problème. Ecouter un fou brillamment divaguer est un pari magistral mais éreintant. Peut-être est-ce dû à la fatigue de la rentrée littéraire, j’ai eu bien du mal à terminer le livre. Mes oreilles ordinaires sans doute. Un manque de suspens peut-être aussi. Gageons donc qu’il faut lire ce livre lentement, sans chercher à le dévorer. Et laisser faire le grelot fou du possédé.

« Ces années de tempête furent celles de la jeunesse, des illusions de nos pères ; elles nous menèrent aveuglément jusqu’à la chute de l’Empire. Et sans doute sommes-nous morts d’y être nés. »

La Patiente, de J-P Mégnin

12 Sep

Duvet gynéco

La Dilettante

Lu par Philippe

Viens. Voir. Viens voir le pitcheur non n’aie pas peur

Juré (rasé) à la lecture du pitch…

Il est des livres délicats à noter. Trois ou quatre moustaches ? Ce court roman est limite une nouvelle, ce qui fait cher les 15 euros. Va pour trois moustaches.

Pour le reste, le bouquin est réussi. C’est surprenant car le pitch part pourtant trèèèès mal, puisqu’il s’agit tout de même d’un gynécologue homosexuel (enfile le sabot gauche) qui ausculte une patiente qui est peut-être l’amante de son amant (pareil avec le sabot droit).

Attention spoiler, (maintenant avec tes deux sabots tu marches vers le lecteur) elle est enceinte. Tadaaaaaaa. Et encore si je vous disais la grande révélation du livre (je ne le ferai pas), vous me diriez « noooooon, il n’a pas osé quand même »… Au risque de faire du mauvais esprit, on pourrait aussi imaginer (et regretter) l’énoncé miroir : une femme proctologue a un patient homo qui s’avère être l’amant de son mari. Elle doit vérifier ses hémorroïdes et se pose des questions sur son couple.

Le spéculum sensible de l’auteur 

En lice pour l’accessit de la couverture bien laide

Et pourtant là n’est guère l’important. Avec une finesse rare, Mégnin décrit les zones d’ombres (lol) d’une relation en évitant les clichés… Les réactions des personnages, qui semblaient trop écrites, apparaissent à la lumière de la dernière révélation comme très justes.  On a envie de surligner au stabilo plusieurs phrases comme

« La souffrance, ça fonctionne par étape. Ce n’est pas un sentiment. Souffrir, c’est prendre conscience, petit à petit, des différentes composantes de la douleur. »

Subtil, c’est bien le terme qui convient à ce roman malgré les sabots sus-nommés et la couverture bien laide, merci Le Dilettante. Ça donnerait presque envie d’aller chez un gynéco gay. Un désir tabou et paradoxal pour un membre du jury virilo.

NB : Re spoiler, notons que l’auteur traite avec talent une idée toute bête mais formidable : un héros qui ne tient qu’un second rôle dans une histoire d’amour et le découvre petit à petit.

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duvet frotti

Lu par Lina

Journal ambigu d‘un cadre supérieur, d’Étienne Deslaumes

6 Sep

Duvet d’openspace

Éditions Monsieur Toussaint Louverture

Lu par Tiphaine

Si le mois de septembre, la “reprise” et les retrouvailles avec Sylvie et Jean-Paul* vous donnent des envies de gégène ou de pendaison dans les toilettes, ce livre devrait vous intéresser.

Middle cadre hero

“Je ne sais pas si l’homme est bon, au naturel, mais une chose me paraît certaine : il ne l’est pas et, probablement, il ne peut pas l’être, dans une organisation », annonce d’emblée l’auteur en couverture. Ou, pour le dire simplement :  l’enfer, c’est les collègues.

L’histoire, sans doute inspirée de faits réels puisque l’auteur a longtemps travaillé dans une compagnie d’assurances, se joue chez Minerve Immobilier. A la suite d’une OPA amicale, l’entreprise du narrateur est rachetée. Cette fusacq donnera lieu à une galerie de portraits peu flatteurs et au récit quasi clinique des rapports entre les divers membres de l’organisation aliénante qu’est l’entreprise.

Jean-Michel, dit Le Mich’, au pot compta annuel

Surnoms mesquins (Karine, l’assistante du DRH dite “Kaka la cochonne” tandis que son patron, Paul Rebou est, lui,  rebaptisé « Bourré »), coups bas, humiliations et hypocrisies quotidiennes, épuisement de l’individualité au profit (oh quel jeu de mots !) du groupe constituent la colonne vertébrale de ce livre.

Malgré quelques scènes savoureuses, un humour parfois cynique mais finalement assez restreint, on referme ce journal avec une certitude – plongé dans l’univers professionnel, l’être humain est sacrément tiré vers le bas – et une légère sensation d’ennui similaire à celle ressentie pendant une réunion.

*Le collègue s’appelle TOUJOURS Sylvie ou Jean-Paul.

Le Miracle, d’Ariel Kenig

29 Mai

Duvet miraculeux

Editions de l’Olivier

Lu par Philippe

Quand on se tape une rentrée littéraire, on lit beaucoup de romans, de livres, … pardon, de créations textuelles d’autofiction. Hélas, en général c’est mauvais : quant-à-soi, anecdotisme et name-dropping gratuit pour le fond ; pour la forme, le tour-de-force d’une écriture à la fois blanche et prétentieuse. Bref l’ennui commun, la maladie d’octobre : l’écriture glabre.

Miracle : Un juré te tend le livre d’Ariel. Prends-le, mange la vie, parle aux comètes et aime l’amour

Sarkozy, So 2011…

Alors quand on a la chance de tomber sur un miracle, on le souligne. Ici, l’autofiction semble légitime. Il faut dire que l’anecdote proposée par l’auteur vaut bien un pitch : Une amie d’enfance montre à Ariel des photos du fils de Sarkozy, aka DJ Mosey, producteur de rap. Elles témoignent d’un voyage jet set en Amérique du Sud. Là-bas, le petit survécut –miraculeusement selon quelques journaux- à un glissement de terrain. S’en suit une enquête virtuelle et une tentative de vente de clichés à des magazines.

Des clichés, il y en a quelques uns dans « Le Miracle », mais on les excuse à un auteur qui cède rarement à la facilité. Du reste, on pourra toujours nous répondre « En même temps c’est la vérité, ça s’est passé comme ça ». Pour la critique, cette phrase est la barricade, c’est à dire tout à la fois la défense et la limite de l’auto-fiction. Admettons cette contingence.

AlleLOLuia

Le jeu en vaut la chandelle car l’auteur nous offre des visions précieuses et des analyses précises sur le thème des images, et la révolution technique qui les porte, Internet. Il est rare de lire un écrivain qui parle du présent avec justesse et profondeur, profitons-en. Le style sans fioriture, que d’aucun qualifieront « d’économe », a le mérite de laisser cette impression d’objectivité tout en gardant une vraie fraîcheur dans la frappe. Car c’est un livre qui dénonce grave : La médiocrité, la culture égotique, les dominants, les représentations… L’écriture est blanche comme les phalanges d’un homme en colère.

Plus que le style, la construction est à souligner, cohérente et rythmée malgré la « mollesse » de l’histoire. L’anecdote autofictionnelle – « Ma mère avait laissé un message, sa voiture passait bientôt le contrôle technique, il fallait que je la dépanne d’une petite somme… » – qui d’habitude ramène un bouquin au stade du tri sélectif, sert ici le propos de l’auteur.

King Kenig Theory

Toi, le jeune, si tu aimes Bourdieu, tu vas sur-kiffer

Reste que l‘ensemble est assez théorisant. Il est délicat de parler de l’histoire, car elle déçoit et se termine comme elle est apparue : brusquement. Elle n’est clairement qu’un pretexte à une sorte de chronique analytique de notre temps, avec moins de romanesque que chez Houellebecq ou Despentes. C’est peut-être ce manque qui est vraiment préjudiciable. Ce choix d’auteur est alourdi par des grilles d’analyse de sciences sociales qui assomment les phrases. Le rendu est trop didactique, alors que la construction permettait de se passer d’enclumes telles que les « Logique de reproduction« , « blessures sociales » et autres « transgressions de classe« … Peut-être aurions nous préféré un livre qui donne à voir (comme il sait le faire par moments) plus qu’il n’explique et ne théorise brillamment mais sans finesse.

Bref, c’est un livre précieux pour ses fulgurances et ses propos annonciateurs d’une littérature enfin à la page… Mais l’arrière-goût d’oeuvre manquée me fait maugréer à nouveau dans ma moustache : L’auto c’est bien, la fiction c’est mieux.

> Sous ce lien, un entretien de l’auteur avec nos moustaches 

> Et sous celui-ci, son portrait sur le blog Potaj

Ce qu’il advint du sauvage blanc, de François Garde

16 Fév
Moustache fournie

Première moustache

Lu par Claire

Enfin, mais qu’est-ce que c’est que tous ces premiers romans qui valent bien ceux d’auteurs confirmés ? Où donc est passé la rassurante règle du débutant maladroit ? Si Alexis Jenni nous avait déjà bien tiré la langue à tous l’année dernière, François Garde nous renvoie lui aussi à nos clichés.

C’est l’enfer de la mode, c’est vraiment super sympa

Le sauvage blanc, c’est Narcisse Pelletier, matelot au long cours, abandonné à dix-huit ans par son navire sur une côte déserte du continent australien. Nous sommes au XIXème siècle, et malheureusement pour lui, point de téléphone portable ou GPS dans sa vareuse. Dix-huit ans plus tard, un équipage en mouillage dans le coin découvre avec stupéfaction un « sauvage blanc » parmi les indigènes locaux. Ils embarquent le malheureux de force, vêtu de ses seuls tatouages tribaux, et ne sachant qu’en faire, le jettent dans la prison de Sidney. C’est sans compter un gentilhomme français passionné de découvertes et d’ethnologie qui, ayant découvert que le sauvage blanc devait être un compatriote, passera le restant de ses jours à tenter de lui faire recouvrer la mémoire, et comprendre ainsi le processus qui l’a amené à oublier toute sa vie passée pour se mettre complètement dans la peau d’un « sauvage ». Formidablement construit, d’une finesse et d’une force de description indéniables, ce premier roman se lit comme un roman d’aventures, reléguant presque notre pauvre Robinson Crusoé à un simple barbu ringard.

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Duvet blanc

Lu par Lina

Nestor rend les armes, de Clara Dupont-Monod

27 Oct

Ed. Sabine-Wespieser

Lu par Xavier

Moustache fournie

Fat moustache

Spoiler alert : des éléments de cet article dévoilent l’intrigue du roman.

Le titre le plus classe de la rentrée ?

C’est un petit livre sur un gros. Les obèses ont peu droit de cité dans la littérature, anti-héros qu’on juge peu intéressants comparés à un artiste loser dans lequel l’auteur arrivera toujours à placer ci et là un peu d’autofiction. Obèse, Clara Dupont-Monod ne l’est pas. Mais elle a bien compris que, dans certain cas, l’obésité était l’expression d’un malaise interne. Et la source d’une solitude incroyable. C’est sur ces deux points que s’appuie son livre.

Tous les Nestor ne sont pas obèses. Tous gagneraient à porter la moustache.

Nestor, immigré argentin, arrivé en France par hasard, marié avec une immigrée argentine par dépit, dévasté par le décès de sa fille, avale les calories pour faire disparaître ses malheurs. Les premiers restent, les seconds aussi. S’il n’aime plus sa femme, coupable d’avoir laissé mourir l’enfant dans son bain pendant qu’elle se concentrait sur sa machine à coudre, c’est aussi parce qu’il n’aime plus la vie, alors à quoi bon aimer son corps ?

Nestor, adepte de la "fat moustache"

La force de « Nestor rend les armes » est pourtant de ne pas s’attarder sur cette trame de fond mais de faire avancer l’histoire. L’handicap de ce corps, Nestor devra le surmonter pour rendre visite quotidiennement à sa femme mal-aimée plongée dans le coma à la suite d’un accident de la voie publique. En confrontant les malheurs de son protagonistes à ceux d’autres personnages, notamment celui d’une femme médecin à l’hopital, Clara Dupont-Monod évite le jugement.

L’écriture est limpide, précise. On peut toutefois reprocher à Clara Dupond-Monod deux choses : de proposer trois fins alternatives, dont l’intérêt est assez mineur, mais surtout un manque d’épaisseur (sic) des personnages. Le roman aurait gagné à peser un peu plus (double sic), on reste un peu sur notre faim (triple sic).

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Lu par Philippe

Rasoir suant

Ce livre est tout bourrelé de bonnes idées : Il parle d’un obèse, il a un super titre, le héros s’appelle Nestor, se fait pousser une moustache (par laisser-aller certes, mais tout de même), Nestor est dense, dévoile ses blessures dans un livre court qui propose plusieurs fins au lecteur.

mais il ne rend pas son dîner

Tout cela aurait pu être très chouette si les personnages ne sonnaient pas totalement faux une bonne moitié du livre, dans un dolorisme agaçant, avec des ellipses pour faire « portrait impressionniste » mais qui font juste brouillon. Cette impression est amplifiée par la triple-fin gadget, qui aurait pu être intégrée en une seule narration limpide et qui n’apporte pas grand chose en l’état à part témoigner du non-choix de l’auteur. Le pachydermique naufrage du héros  n’est jamais allégé par l’écriture. Etait-ce l’ambition de l’auteur, de lier ainsi (alors avec brio) le fond et la forme en une première moitié asphyxiante de lourdeur et d’ennui ? L’auteur en fait ou trop, ou pas assez : Les images utilisées sont originales mais manquent de pouvoir d’évocation. La structure du texte est intéressante, mais ne traite pas à fond son sujet (un texte court et elliptique, ça fait beaucoup). Pour tout vous dire, j’ai beaucoup pensé à Gavalda (époque Je l’aimais) en le lisant, en plus court, ce qui est toujours ça de pris. Ou à une Barbery qui essaierai d’être constamment originale. L’auteur tenait là un formidable sujet et quelques idées narratives. On sait maintenant que cela ne fait pas un livre.

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