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L’ordinateur du paradis, de Benoît Duteurtre

22 Sep
Moustache imaginaire

Moustache imaginaire

 Editions Gallimard

 Lu par David

Autant vous le dire : je suis de bien mauvais poil aujourd’hui. Pour ma première critique Virilo et pour mon premier livre acheté dans les rayons d’une (vraie) librairie, il a fallu que je tombe sur la plus belle arnaque de la rentrée. Attention : critique méchant !

Souiller la moustache sacrée !

Au Paradis de la Moustache…

La couverture beige et rugueuse, qui m’avait tant de fois invité au royaume sacré des révélations littéraires, annonçait une belle promesse. Ma courte vie de lecteur m’avait laissé pantois devant Proust, ébahi avec Albert Cohen et bouleversé après Jonathan Littell. Qu’allait me faire vivre l’éminent Benoît Duteurtre, pensionnaire de la sublime collection ?

Le désenchantement…

Pour le dire gentiment, L’ordinateur du Paradis est aussi soporifique qu’inutile. Benoît Duteurtre évite soigneusement à son lecteur tout ce qui fait le plaisir de lire : l’étonnement, l’évasion, le questionnement et même la simple identification.  Ne reste qu’un goût amer, un chat dans la gorge, un poil dans l’œil…

Et s’il pâtit fortement des comparaisons précédentes et brise violemment ma propre chaîne lumineuse, Benoît Duteurtre n’en a pas moins commis un mauvais livre,  un texte sans style ni fond, atrocement beige et rugueux.

Le vol des moustaches sauvages

Un détail en apparence anodin aurait pourtant dû me mettre la puce à l’oreille : comment un écrivain sérieux (et contemporain) peut-il encore, sans second degré, utiliser dans son titre, le vilain mot d’ordinateur ?

Bien plus kitch que racoleur, ce péché originel dénote un décalage flagrant entre l’auteur et son ambition. Décalage qu’on retrouvera dans son personnage principal tout au long du livre et dont il semble d’ailleurs tristement conscient : « J’avais traversé le monde en m’y intéressant, mais sans m’y fondre vraiment ».

Voilà tout le problème. A l’évidence l’auteur s’intéresse sincèrement à nos enjeux contemporains, il croît même avoir percé à jour les schizophrénies de nos sociétés glacées et connectées, et veut à tout prix nous les restituer et afficher sa morne lucidité. Avec une seule obsession lourdement rabâchée : c’était mieux avant ! Du Houellebecq pour les nuls, Finkelkraut déguisé en Marc Levy (oups… double point godwin de la critique littéraire atteint).

On est ainsi prisonniers d’un article sans fin sur des sujets sans fond : conflit de générations, limitation des libertés, frontière public / privé, dangers du web tout-puissant, uniformisation du monde, décrépitude urbaine, vacuité des médias, etc.   Tout y passe. A-t-il seulement oublié que la couverture NRF proscrit rigoureusement la couverture des informations ?

La littérature, celle qui donne à sentir, celle qui crée le hiatus, qui interpelle le lecteur à plusieurs niveaux, est malheureusement absente de ce laborieux essai sur les dérives de notre monde moderne…

Légérement tiré par la moustache…

Pour nous faire vivre ses convictions, Benoît Duteurtre s’efforce de créer des situations et des personnages censés illustrer les turpitudes de notre temps. Dans une avalanche de clichés, on a ainsi droit à l’anti-héros grotesque (le garant des bonnes mœurs pris au piège de ses vices intimes), au syndrome Nabila (les gamins de banlieues propulsés people du jour au lendemain), à la défaite de la pensée (le lycée John Lennon) et à la métaphore ultime de la fin des temps (le Cloud omniscient dans le rôle de Dieu himself…).

Qu’est-ce qu’il y connaît aux moustache, Benoît D. ?

Entre autres techniques éculées, l’auteur s’amuse à reprendre une organisation existante et à la renommer pour tenter de créer à moindre frais un « effet de réel ». TF1 devient CityChannel, Ni putes, ni soumises se nomme plus sobrement Nous, en tant que femmes. Notons que Nous, en tant qu’hommes, sa réponse masculine et riante aux excès du féminisme, est à l’évidence un mauvais plagiat de notre sémillant Prix Virilo. On pressent ici les limites des ressources créatives et stylistiques du monsieur… A force de paresse, en exagérant des scénarios qui se sont déjà produits, l’auteur nous laisse sur le bas-côté, plus intéressés par Jennifer Lawrence et le CelebGate du monde réel que par son Simon Laroche (pas très sexy) et son Grand Dérèglement (pas très crédible).

Et c’est sans évoquer l’intrigue parallèle, qui nous mène (tenez-vous bien) dans l’au-delà… En mal d’imagination, Benoît Duteurtre fait simplement du royaume des cieux un double bancal et appauvri de notre société. Là où la bonne science-fiction tente de construire un système rigoureux et complexe, la « fantaisie » littéraire de notre écrivain reconnu semble prendre ces questions à la légère. Résultat : tous ses effets tombent à l’eau. Ce qui devrait nous effrayer ou tout au moins nous faire penser devient source de ricanements et de WTF incrédules.

Au final, on obtient un tableau naïf du réel et un monde imaginaire incohérent… La barbe !

Une moustache usurpée !

Ah j’oubliais : Benoît Duteurtre a placé son livre dans la liste des « Goncourables » 2014.

La quatrième de couverture explique sans rire que dans L’ordinateur du Paradis « le réalisme se mêle à l’imagination pour mieux éclairer notre présent ». Le seul présent que Benoît Duteurtre éclaire, c’est la triste habitude qu’ont pris les jurys littéraires de ne pas lire les livres qu’ils encensent… Mr Duteurtre a sans doute de gentils amis et un joli curriculum; il n’empêche que rien ne justifie, devant ce bouquin-là, la plus petite courbette.

Et si cette critique ne m’aura pas soulagé, elle aura le mérite de me conforter dans ma décision : dans le cercle des prix littéraires, le Prix Virilo a son mot à dire.

PS : Oui, j’ai un peu forcé sur l’utilisation du mot moustache, mais en tant que jeune premier je me devais d’honorer mon prix d’adoption.

Le Miracle, d’Ariel Kenig

29 Mai

Duvet miraculeux

Editions de l’Olivier

Lu par Philippe

Quand on se tape une rentrée littéraire, on lit beaucoup de romans, de livres, … pardon, de créations textuelles d’autofiction. Hélas, en général c’est mauvais : quant-à-soi, anecdotisme et name-dropping gratuit pour le fond ; pour la forme, le tour-de-force d’une écriture à la fois blanche et prétentieuse. Bref l’ennui commun, la maladie d’octobre : l’écriture glabre.

Miracle : Un juré te tend le livre d’Ariel. Prends-le, mange la vie, parle aux comètes et aime l’amour

Sarkozy, So 2011…

Alors quand on a la chance de tomber sur un miracle, on le souligne. Ici, l’autofiction semble légitime. Il faut dire que l’anecdote proposée par l’auteur vaut bien un pitch : Une amie d’enfance montre à Ariel des photos du fils de Sarkozy, aka DJ Mosey, producteur de rap. Elles témoignent d’un voyage jet set en Amérique du Sud. Là-bas, le petit survécut –miraculeusement selon quelques journaux- à un glissement de terrain. S’en suit une enquête virtuelle et une tentative de vente de clichés à des magazines.

Des clichés, il y en a quelques uns dans « Le Miracle », mais on les excuse à un auteur qui cède rarement à la facilité. Du reste, on pourra toujours nous répondre « En même temps c’est la vérité, ça s’est passé comme ça ». Pour la critique, cette phrase est la barricade, c’est à dire tout à la fois la défense et la limite de l’auto-fiction. Admettons cette contingence.

AlleLOLuia

Le jeu en vaut la chandelle car l’auteur nous offre des visions précieuses et des analyses précises sur le thème des images, et la révolution technique qui les porte, Internet. Il est rare de lire un écrivain qui parle du présent avec justesse et profondeur, profitons-en. Le style sans fioriture, que d’aucun qualifieront « d’économe », a le mérite de laisser cette impression d’objectivité tout en gardant une vraie fraîcheur dans la frappe. Car c’est un livre qui dénonce grave : La médiocrité, la culture égotique, les dominants, les représentations… L’écriture est blanche comme les phalanges d’un homme en colère.

Plus que le style, la construction est à souligner, cohérente et rythmée malgré la « mollesse » de l’histoire. L’anecdote autofictionnelle – « Ma mère avait laissé un message, sa voiture passait bientôt le contrôle technique, il fallait que je la dépanne d’une petite somme… » – qui d’habitude ramène un bouquin au stade du tri sélectif, sert ici le propos de l’auteur.

King Kenig Theory

Toi, le jeune, si tu aimes Bourdieu, tu vas sur-kiffer

Reste que l‘ensemble est assez théorisant. Il est délicat de parler de l’histoire, car elle déçoit et se termine comme elle est apparue : brusquement. Elle n’est clairement qu’un pretexte à une sorte de chronique analytique de notre temps, avec moins de romanesque que chez Houellebecq ou Despentes. C’est peut-être ce manque qui est vraiment préjudiciable. Ce choix d’auteur est alourdi par des grilles d’analyse de sciences sociales qui assomment les phrases. Le rendu est trop didactique, alors que la construction permettait de se passer d’enclumes telles que les « Logique de reproduction« , « blessures sociales » et autres « transgressions de classe« … Peut-être aurions nous préféré un livre qui donne à voir (comme il sait le faire par moments) plus qu’il n’explique et ne théorise brillamment mais sans finesse.

Bref, c’est un livre précieux pour ses fulgurances et ses propos annonciateurs d’une littérature enfin à la page… Mais l’arrière-goût d’oeuvre manquée me fait maugréer à nouveau dans ma moustache : L’auto c’est bien, la fiction c’est mieux.

> Sous ce lien, un entretien de l’auteur avec nos moustaches 

> Et sous celui-ci, son portrait sur le blog Potaj

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