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La grande idée, d’Anton Beraber

31 Oct

Lu par… LINA !

Livre en finale, BLAM

 

 

 

Cela fait des mois que j’en parle, sans aucun doute, mon coup de cœur de la rentrée littéraire, « BLAM » – bruit d’une main qui claque la couverture d’un livre de 575 pages, tradition prix virilesque pour les coups de cœur -. Cette année, j’ai mis toutes les chances de mon côté pour que mon « poulain » l’emporte : une intrigue grecque pour le Président (même si ce ne sont pas les épisodes les plus glorieux du pays), une écriture travaillée et poétique qui se mérite, de l’aventure, un peu de politique… Merci Anton Beraber d’avoir réuni dans ce premier roman tous les ingrédients pour convaincre mes camarades jurés…

Le pitch : le narrateur est un chercheur universitaire grec qui réalise une thèse sur  la guerre gréco-turque de 1919, la guerre de la Megali Idea (la Grande Idée) portée par les nationalistes grecs. Sa thèse porte plus précisément sur un des combattants, un certain Saul Kaloyannis, personnage mystérieux dont le nom, telle une incantation, est scandé à travers le roman. Sa recherche l’amène notamment à interviewer et à rencontrer une myriade de personnages, à voyager sur les traces de ce héros inconnus à travers le monde, chaque chapitre correspondant à un témoignage, à un nouveau lieu.

Et c’est ainsi qu’on construit les légendes

L’écriture est très travaillée – tellement fouillée dans le vocabulaire, le rythme, la musicalité des phrases – qu’elle rend l’accès au roman un peu difficile. Le premier chapitre est une sorte d’épreuve initiatique, comme sil servait à perdre le lecteur : il n’y a aucune indication de lieu, d’époque, on est immédiatement et totalement immergé dans le roman ; on s’imprègne davantage de l’ambiance, du style que de l’histoire. Le lecteur mène lui-même l’enquête pour réunir toutes les pièces du puzzle, une fois passé les premières pages, on se laisse bercer par le flux des mots. Le roman livre les réponses au fur et mesure et tient le lecteur jusqu’au bout pour connaître le fin  mot de l’histoire.

Pour autant, le sens de l’histoire (y compris de l’Histoire et la façon dont on la raconte qui est un des sujets du roman) n’a pas forcément une importance primordiale, la Grande Idée est aussi une écriture dans laquelle on a envie de se perdre, de se laisser porter, roman que l’on peut arrêter, reprendre et se raccrocher à un nouveau fil rouge sans perdre le plaisir de la lecture.

Le narrateur d’abord témoin, simple scribe, devient progressivement acteur de l’histoire, et donne une dimension supplémentaire au roman. La partie centrale qui porte sur l’incarcération du narrateur dans une Grèce totalitaire nous interroge sur la façon dont chaque pays, chaque régime (ré)écrit son Histoire, sur la façon dont  on efface  des pans entiers au nom d’une vérité.

Je n’en dirai pas plus, je ne veux pas dévoiler la suite, laisser à  tous le plaisir de lire la Grande Idée jusqu’au bout…

La Grèce totalitaire

Le prince à la petite tasse, d’Emilie de Turckheim

30 Oct
Lu par… Gaël

Nombril

 

 

 

Il ne s’agit pas d’un roman, non, pas même d’auto-fiction : un récit, du brut de brut, une tranche de vie découpée dans le béton de Paname. Car Reza est un réfugié afghan, en fuite depuis ses onze ans, qui a traversé toute l’Asie mineure, puis l’Europe, jusqu’en Norvège, qu’il a fuie la police aux trousses, jusqu’à Paris où il a obtenu le sésame : une carte de réfugiés. Il s’agit pour lui de reconstruire une vie digne de ce nom, après ces années d’errance et de peur.
Hahaha vous y avez cru ? Quelle bonne blague ! En fait il s’agit de la vie d’Émilie de Turckheim, qui a fait sa BA en accueillant pendant quelques mois Reza dans son appartement du 5ème arrondissement. Attention qu’on ne s’y méprenne pas : accueillir des réfugiés chez soi, c’est évidemment admirable. Monétiser l’expérience sous la forme d’un court récit pas trop foulant ni pénétrant, ça l’est évidemment beaucoup moins. Il faut dire qu’elle a un loyer de 2300 €/mois à payer (c’est lourdement souligné) et qu’écrivain, ma bonne dame, ça paye mal (tout aussi lourdement souligné. Ce livre est une sorte de Inception de l’indécence).

L’Assemblée du Goncourt fixant son budget annuel d’aide sociale

Donc Émilie, et sa famille formidable, accueillent Reza. Ah oui, Reza souhaite qu’on l’appelle Daniel, donc Emilie l’appelle ainsi quand elle lui parle. Mais quand elle parle de lui, elle écrit « Reza ». Un peu comme si elle déférait à une lubie d’enfant, mais qu’au fond elle ne le prenait pas au sérieux. Surtout, l’altérité est indépassable, même quand on accueille un migrant. Globalement, Émilie ne fait pas trop attention à qui est Daniel (donc), elle préfère projeter sur lui ses fantasmes de dame patronnesse. Quand elle lui fait visiter son quartier, la première chose qu’elle lui montre c’est la mosquée. Patatra : Daniel est protestant ! Quel hasard, Émilie aussi ! Elle aurait juste pu lui demander s’il avait envie d’aller à la mosquée avant de lui en parler mais, non. Et tout est comme ça : Daniel va être content de rencontrer des copains afghans aux cours de français langue étrangère (en fait, non : il se méfie des Afghans, dont il ne sait pas de quel côté ils étaient dans la sale guerre qui l’a chassé ; c’est comme quand vous présentez vos deux petits cousins âgés de huit ans, qui tous deux adooooorent la philatélie, en fait ils ne s’aiment pas ; ô, surprise !). Elle projette, n’a en définitive pas d’intérêt pour ce garçon dont on ne connaîtra que quelques clichés, qu’elle traite comme un enfant malgré ses 22 ans et ses expériences, et dont on comprend rapidement que Mme de Turckheim mère a en quelques jours passés avec lui appris beaucoup plus de choses… parce qu’elle a pris la peine de lui poser des questions au lieu de postuler un destin dramatique au-delà du dicible.
Bref, c’est très bête, et Émilie ne s’en cache pas. Elle préfère parler de sa famille formidable, son végétarianisme, ses enfants formidables, son ménage relâché (mais tellement cool !), son mari formidable, le cinéma à la maison, « qui est la vie même ». Au passage un petit making of de l’enlèvement des sabines, et puis des extraits de ses poésies dignes du CE2. Publier son journal un peu retravaillé, au motif qu’il y a eu en 2017 un événement un peu plus marquant que faire le marché à Maubert et aller écouter des concerts à Notre-Dame, voilà de quoi enfin rendre le métier d’écrivain un peu rentable ! On soupçonne d’ailleurs qu’elle a démarché quelques industriels pour du placement de produit, puisque sont cités in extenso (et souvent remerciés !) Facebook ou leboncoin.fr (qu’Émilie semble avoir découvert grâce à Daniel, les meubles de ses enfants elle les achète chez Habitat).

le prix Virilo se lance lui aussi dans le placement de produits. A suivre…

Les finalistes 2018

29 Oct

 

Cela  fait dix ans que le Prix Virilo est remis chaque année, un poil dans la main, un livre dans l’autre, un savant mélange d’autodérision et de « nous quand même on lit les livres ». Le Prix Virilo est bien implanté dans le milieu des prix qui achètent leurs livres : il est le seul. Il est désormais acquis que faire partie de la liste des finalistes est d’ores et déjà un gage de ventes certaines et d’à-valoir qui se multiplient.

Les jurés ont sacrifié temps, argent, et dioptries, pour lire à votre place des livres qui n’en valaient pas la peine. Parmi ces nombreux livres, quelques-uns surnagent avec talent.

 

FINALISTES DU PRIX VIRILO 2018 (meilleur roman francophone de l’année)

 

  • Arcadie, d’Emmanuelle Bayamack-Tam (POL)
  • La Grande idée, d’Anton Beraber (Gallimard)
  • Camarade Papa, de Gauz (Le Nouvel Attila)
  • Le syndrome du varan, de Justine Niogret (Le Seuil)

 

FINALISTES DU PRIX TROP VIRILO 2018 (giclure excessive de testostérone littéraire)

 

  • Au grand lavoir, de Sophie Daull (Philippe Rey), pour la scène de la panne d’essence entraînant la fellation d’un routier
  • Il faut du temps pour rester jeune, de Michel Drucker (Robert Laffont), pour sa vision charmante des femmes
  • Helena, de Jeremy Fel (Rivages), pour la scène de la masturbation dans un chien mort
  • Le bleu du lac, de Jean Mattern (Sabine Wespieser), pour la présence répétée d’une bite « magnifique » et de non pas une mais deux éjaculations pendant un concert de Brahms

 

Retrouvez toutes nos critiques sur notre site (https://leprixvirilo.com/), et tout notre amour lors de la remise du Prix Virilo… le même jour que le Femina (le 5/11/18, au même endroit) ; et à la soirée anniversaire qui se tiendra le vendredi 9 novembre à partir de 19 h au Chai d’Adrien, 39 boulevard du Temple à Paris – RSVP. Vous pouvez suivre l’événement sur notre page facebook :  https://www.facebook.com/leprixvirilo.

Rappelons que le jury achète ses livres, vote « en homme » même si cela fait dix ans qu’on ne sait pas ce que ça veut dire et porte, sous peine d’excommunication, une moustache. Les maisons d’éditions peuvent témoigner que nous refusons, les envois de manuscrits. Le récipiendaire reçoit un chèque de onze (ONZE) euros, soit un euro de plus que pour le Prix Goncourt.

Le Prix Virilo suit cette année le prestigieux Prix Virilo des maternelles (& Crèches), rendu en septembre. Gageons que ce prix, conçu à la fois comme une réponse et une alternative au Femina des lycéens est désormais, lui aussi, une valeur sûre pour les auteurs et autrices qui le remportent.

 

 

Précédent lauréats du Prix Virilo :

 

2008 : Robert Alexis, pour Les Figures

2009 : Laurent Mauvignier, pour Des hommes

2010 : Emmanuel Dongala, pour Photo de groupe au bord du fleuve

2011 : Éric Chevillard, pour Dino Egger

2012 : Pierre Jourde, pour Le Maréchal absolu

2013 : Céline Minard, pour Faillir être flingué

2014 : Grève du jury devant la piètre qualité de la rentrée littéraire

2015 : Douna Loup, pour L’Oragé

2016 : Fanny Taillandier, pour Les États et empires du lotissement Grand Siècle – Archéologie d’une utopie

2017 : Patrick K. Dewdney, pour Ecume

 

 Précédent lauréats du Prix Trop Virilo :

 

2008 : Pierre Bisiou, pour Enculée

2009 : Valéry Giscard d’Estaing, pour La Princesse et le Président

2010 : Virginie Despentes, pour Apocalypse bébé

2011 : Éric Reinhardt, pour Le Système Victoria

2012 : Éric Neuhoffpour Mufle

2013 : Marie Nimier, pour Je suis un homme

2014 : grève du jury

2015 : Jean Teulé, pour Héloïse Ouille! & Sophie Divry, pour Quand le diable sortit de la salle de bain

2016 : Olivier Pypour Les Parisiens

2017 : Alexandre Jardin, pour Ma mère avait raison et l’ensemble de son fil twitter

 

Précédent lauréats du Virilo des maternelles (& Crèches) :

 

2016 : Fabien Clouette, pour Le Bal des ardents

2017 : les jurés n’ont pas eu le temps de se concentrer pour tout lire

2018 : Emmanuelle Pirote, pour Loup et les hommes

 

 

L’âge d’or, de Diane Mazloum

29 Oct

Lu par… Alys

Galette sans zaatar

 

 

 

 

Le roman de Diane Mazloum explore, comme son nom l’indique, l’âge d’or du Liban, soit les années qui ont précédé la guerre civile. En une poignée de dates, on suit les personnages avant et au début des conflits : « Georgina du Liban », une reine de beauté devenue star internationale, Ali Hassan, combattant palestinien et bras droit de Yasser Arafat, Roland, l’amoureux éconduit de Georgina, et Micky, le petit frère de Roland. L’une devient contre son gré l’emblème des Chrétiens du Liban, le second l’un des hommes les plus recherchés par le Mossad, le troisième part en vrille en même temps que son pays et le dernier en perd son innocence.

Le premier mot qui nous vient à l’esprit, c’est « dommage ». Le thème est intéressant, le pays fascinant, et pourtant l’auteur s’évertue à vouloir le raconter avec superficialité et -gros- raccourcis. C’est que l’intégralité des personnages (y compris Ali Hassan, le combattant palestinien), évoluent dans les couches ultra-aisées de la population, ce qui donne au récit un côté « Anges de la téléréalité » assez désagréable. Et pour le coup, complètement inintéressant : « Personne n’a jamais su ce qui s’est réellement passé pendant leur lune de miel à Disney World en Floride. Mais de retour vers le Liban, ils ont fait une escale à Vienne et (…) se sont recueillis devant les sépultures gothiques de l’archiduc François-Ferdinand et de son épouse, dont l’assassinat à Sarajevo avait déclenché la Première Guerre Mondiale. Qui conduisit à la Seconde Guerre Mondiale, qui mena au Génocide juif, qui accéléra la création de l’Etat d’Israël, qui engendra la révolution palestinienne, qui provoqua la guerre du Liban, qui a fait que Ali Hassan et Georgina ont pu se rencontrer. »

Avec ça, plus besoin de cours d’histoire. La deuxième moustache, pour ceux qui se poseraient la question, est attribuée aux descriptions de Beyrouth, pendant et après son âge d’or, qui nous ont bien donné envie de craquer notre paye de juré pour un petit séjour là-bas (ou plutôt pour un pot de hjoumous au supermarché). Ainsi depuis la guerre : « On assiste à un foisonnement de fleuristes qui ne vendent que des fleurs artificielles, bien moins chères et plus durables au cimetière« .

Pays mystérieux

Le discours, de Fabrice Caro

28 Oct

Lu par… Bérénice

Souvenirs émus des cours de techno en 4e B

 

 

 

 

En plus d’une très belle couverture, Le discours possède l’indéniable avantage d’être écrit par le très doué auteur de BD Fab(rice)Caro. Il a aussi l’inconvénient d’être écrit par le très doué auteur de BD Fab(rice)Caro.

Alors, Le discours, plutôt Zaï zaï zaï zaï et Et si l’amour c’était aimer ? ou plutôt la nullissime Pause ?

Le pitch ?

Adrien, qu’on imagine trentenaire en fin de course, dîne chez ses parents, en famille. Son beau-frère lui demande, à brûle-pourpoint, de bien vouloir faire le discours de mariage. C’est assorti d’un petit chantage émotionnel : « ça ferait très plaisir à ta sœur« .

Or, Adrien vit un drame. Il a envoyé un texto à Sonia, qui il y a trente-huit jours a voulu faire une pause. Un texto simple, sobre, efficace, qui appelle (ou alors non ?) une réponse : « coucou Sonia, j’espère que tu vas bien, bisous« . Sonia a lu le message à 17 h 54. Depuis, rien.

Adrien, dans la cuisine de ses parents qui arbore fièrement la bite le sapin en contreplaqué fabriqué en cours de techno au collège, essaye vainement de refuser la proposition, pourtant si alléchante.

Unité de temps, unité de lieu, unité de personnages

En une très brève soirée, Adrien écrit différents discours, revit son histoire avec Sonia, et attend sa réponse. On plonge dans l’histoire, aussi, de sa famille qui parle peu, qui organise les dîners selon un rituel immuable et qui renvoie, comme toutes les familles, à ses propres échecs.

Longuet

Le livre a quelques travers, ceci dit. Il est trop peu édité, ou trop peu droit au but. On sent que l’auteur a l’habitude d’utiliser ses meilleurs phrases comme punchlines. Les deux premiers chapitres sont excellents mais après, ça traîne un peu en longueur, et on aimerait que le propos soit un peu plus construit, parce que même si c’est court, impossible de rire aux larmes pendant 208 pages.

Bouteille fabriquée en cours de techno il y a quelques plusieurs d’années

L’Évangile selon Youri, de Tobie Nathan

27 Oct

Lu par… Alys

ça passe

 

 

 

 

Elie est un vieux psychiatre en fin de carrière. Il se rend encore de temps en temps dans le centre d’ethno-psychiatrie qu’il a créé pour filer un coup de main, mais il sent bien que plus personne n’a besoin de lui. Jusqu’au jour où débarquent un petit garçon et sa mère, tous les deux roumains, Tziganes. Le problème de ce petit garçon, c’est qu’il a des pouvoirs magiques, et qu’il s’en sert un peu comme bon lui semble : pour casser la gueule d’un mec dans le centre social où on l’a placé, pour faire vibrer les murs ou pour deviner les pensées des gens. Et ça leur fait peur, aux gens.

Petit à petit, Elie prend le gamin sous son aile et tente de comprendre le phénomène, jusqu’à se résoudre à une réalité fracassante : un nouveau Dieu est descendu sur Terre. S’en suivent tout un tas de péripéties, qui incluent dans le désordre le Président de la République, Samuel, le patron sympathique de la friperie du quartier, ses habitués tous aussi barrés les uns que les autres, et au centre, Youri, sorte de mini-Sangoku surpuissant, et Elie, jumeau de Jep dans La Grande Bellezza.

C’est un récit original, avec ses personnages un peu détraqués et ses situations rocambolesques. C’est dommage qu’ils ne soient pas plus travaillés, et que l’histoire se développe de manière aussi poussive. On retrouve quelques éléments de l’érudition de Tobie Nathan, mais pas son génie.

Mais que fait la Miviludes (bis) ?

Au grand lavoir, de Sophie Daull

25 Oct

Lu par… Alys

En 2015, on avait déjà mis une moustache

 

 

 

 

Attention, pitch de programme TV du dimanche soir : un ex-taulard devenu jardinier aux Espaces verts de Nogent-le-Rotrou, voit un soir aux infos que la fille de la femme qu’il a violée et assassinée (à cause de quoi il a passé 18 ans en taule) a écrit un livre sur le sujet, et qu’elle vient bientôt faire une dédicace dans son (Ro)trou.
La suite s’enchaîne avec un compte à rebours jusqu’à la dédicace, avec points de vue alternés des deux personnages. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que Sophie n’a pas fait dans la dentelle. Ca démarre avec une intro, qui parle du « type qui a tué ma mère de quarante et un coups d’Opinel, après l’avoir violée une nuit de janvier avec un manche de pelle à neige« .
Ensuite, on enchaîne avec l’ex-taulard, qui forcément s’exprime comme un charretier « Gilbert a pris du saucisson à l’ail et son calendos, tâté et reniflé avant d’embarquer le plus puant« .
Et puis c’est son tour à elle (la fille de la victime, pour ceux qui ne suivent pas). Elle, bien sûr, s’exprime comme une agrégée de lettres : « Je l’ai sollicité pour un rendez-vous, soucieuse d’épaissir ma créature d’une enveloppe documentaire crédible, tourmentée déjà par l’impudence de mon esquive romanesque, par la prolifération des tentacules ».
Ah, et au cas où on aurait pas compris qui parle, l’auteur a pris soin de changer de typographie pour chaque personnage. Madame a droit à son Times New Roman, Monsieur à son Arial. On en connaît qui ont eu plus d’audace.
Et ça continue comme ça, cahin-caha, entre phrases à rallonge pour montrer qu’on a du vocabulaire, et événements qui arrivent comme un poil dans le potage. Ainsi Madame, sur le chemin de sa dédicace à Nogent-le-Rotrou, s’exclame :  » Je roulais sans réussir à fixer mes pensées ni sur la rupture du matin, ni sur la projection du soir, et à la moitié du trajet exactement j’ai dû sucer la bite d’un routier. J’ai dû sucer la bite d’un routier car je suis tombée en panne d’essence« .
Avouons qu’à ce moment-là, on a quand même bien rigolé. Et puis on s’est un peu endormis. Elle conduit, il hésite à aller à la dédicace. Jusqu’au climax final où l’auteur ne s’emmerde même plus à écrire des phrases, juste des listes de fleurs (comprenez, jardinier aux Espaces verts). Enfin, on arrive à la fameuse dédicace et ses gobelets de pinard dégueulasse, et là tadam, on assiste à une sorte d’éjaculation grandiose, baptisée « phénomène ». Et comme un mauvais plan cul ramené trop ivre de boîte de nuit, ça s’arrête là-dessus.

Bon pour tirage

Bon pour tirage dans tout l’espace Schengen

Pleurer des rivières, d’Alain Jaspard

24 Oct

Lu par… Jean-Marc

3 moustaches, allez 4

 

 

 

 

Alain Jaspard est un primo-romancier, comme Mériem, son héroïne, est primipare. Il est réalisateur, a fait des Tom Tom et Nana, adapté Le proverbe, Les Contes de la rue Broca, Le Prince de Motordu, et même tourné un film, pas vu, je le regrette rien qu’au titre et au casting: La frisée aux lardons, avec Bernadette Lafont, Michel Aumont et Bernard Menez. Son père, assistant de Gaston Gallimard, m’apprend Wikipédia, avait négocié les droits de Madame Bovary pour Jean Renoir. Rien que ça, on est indulgent. A 78 ans, Alain Jaspard s’essaye au roman. C’était ça ou sénateur, probable.

Mériem, jolie gitane blonde, la trentaine, a eu sept enfants avant d’accepter le subterfuge que lui propose Séverine, 43 ans, dessinatrice à succès, sans enfants, en mal d’enfants, rongée par le mal d’enfants. Elle est mariée à Julien, un brillant et riche avocat, qui a aidé Franck, le mari de Meriem, ferrailleur, entre autres, en comparution immédiate.

A la clinique, Mériem utilise la carte vitale de Séverine, elles sont contentes toutes les deux, on les prend « pour des gouines », Séverine aura son bébé, une fille, que Mériem nomme Noëlle, mais c’est moche, Noëlle, ce sera Lila, sans s, c’est plus classe.

Le sujet est casse-gueule. Pas évident la GPA sous ce mode-là, entre gitans désargentés et cadres sup’ épuisés par des années de PMA foireuse, un bébé qu’on achète 22.000 euros, le prix d’un camion, celui dont Franck a absolument besoin pour sa récup’ de ferraille.

« Voilà le marché, comme ça tout le monde y gagne, eux ils ont un enfant sans passer par le tube à essais, Franck il récupère un camion, ça coûte quoi, vingt mille euros, pour l’avocat qui se fait un paquet d’oseille rien qu’en parlant dans le tribunal c’est des miettes, pour Franck c’est son boulot dans la ferraille qui repart. Pas compliquée la vie. »

C’est un parti-pris, l’achat d’enfants et la non-lutte des classes, qui n’aide pas à l’appréhension du sujet. Et la question manichéenne, un môme destiné à la vie de camping-car à Argenteuil ne serait-il pas mieux dans un appartement près du parc Monceau ?, appelle une réponse par trop évidente. Julien a beau raisonner « en avocat », parler de « trafic d’être humains, de cour d’assises, de dix ans de prison », dire à sa femme qu’il a « consulté l’article 227 du code pénal, la loi est féroce », sa plaidoirie ne brille guère. Jaspard nous dit que la loi ne tient plus face au désir d’enfants. Et, malgré le marché conclus, malgré le rapprochement, le simulacre, il montre aussi que celui qui achète dispose. Meriem a vendu son bébé, elle perd aussi l’amitié de Séverine, à laquelle elle a vraiment cru, peut-être était-ce cela qu’elle offrait, son amitié, plus qu’un enfant.

« Et quand vont-elles aller dans un théâtre rouge ? C’est son obsession le théâtre aux fauteuils rouges à Mériem. Séverine n’avait pas trop le temps, elle devait finir son nouvel album, avec Lila elle était très occupée, Mériem sentait bien qu’elle allait devoir insister lourdement.

Elle reviendra une ou deux fois avant les vacances de Pâques, mais on ne parlera plus de théâtre et Séverine lui demandera d’espacer ses visites, il ne faudrait pas Mériem ait un retour d’amour maternel, qu’elle s’attache à Lila, pourtant Mériem respecte le contrat, c’est à peine si elle a fait un poutou au bébé, donner c’est donner, reprendre c’est voler, à la fin l’amitié entre pauvres Gitans et riches bourgeois c’est pas évident, elle est déçue Mériem. »

Alain Jaspard tisse ainsi un bouquin fait de monologues intérieurs, ou plutôt du cheminement des pensées des personnages, croisés en faux dialogues. Et ça fonctionne parfaitement, avec une écriture fluide, qui restitue des êtres foncièrement différents, dans cette étrange transaction. Car voilà, on a beau être primo-romancier, il y a ici un métier. Et il sait aussi camper les décors, croquer en quelques phrases une sage-femme, un policier, des malfrats, une soirée bourge. Évidemment, il soigne sa chute, plus surprenante et douce-amère qu’on n’aurait imaginé.

Un enfant, oui, on pourrait dire ça. Elle dit quel progrès. (© Duras, Le Camion)

Le Grand Nord Ouest, de Anne-Marie Garat

23 Oct

Lu par… Alys

Longueur de type pipeline

 

 

 

 

Le jour de son anniversaire, on retrouve le père de Jessie mort noyé sur une plage de Santa Monica. Fillette et héritière d’un père producteur de ciné richissime, elle se retrouve embarquée par sa mère dans une fuite jusqu’au grand Nord Ouest de l’Alaska. En chemin, elles rencontrent – suite à quelques péripéties – une vieille indienne mal lunée, mais un peu magique et squattent sa cabane en attendant le retour de son jules, parti chasser quelques mois.

Jessie, devenue adulte, raconte cette fuite, puis l’exfiltration par le FBI, à un dénommé Bud dont on découvre peu à peu le lien avec l’héroïne.

Je vous l’accorde, l’histoire fait envie. Des grands espaces américains, de l’aventure, des Indiens, des flingues. D’ailleurs, on lui prête tout de suite une ascendance glorieuse type Jack London ou Mark Twain. En fait, le style de l’auteur, à base de phrases à rallonge et d’énumérations sans fin, plombent l’histoire et rendent le récit super chiant. Du coup, il a fini par nous tomber des mains.

La noblesse impressionnante des grands territoires du Nord-Ouest

 

Capitaine, d’Adrien Bosc

22 Oct

Lu par… Gaël

Tombé des épaules des géants

 

 

 

 

Adrien Bosc s’empare d’une sorte de fait divers historique, et en fait un roman : le voyage du Capitaine-Paul-Lemerle, navire qui au début de 1941 quitta Marseille pour Fort-de-France, avec à son bord environ 250 personnes qui, pour une raison ou pour une autre, préféraient être sur le continent américain plutôt que dans la France de Vichy. Arrivés à la Martinique, on continue à en suivre un certain nombre jusqu’à leur destination finale. Le piquant de l’histoire, c’est que parmi ces passagers il y a quelques célébrités, actuelles ou en devenir : André Breton, Claude Lévi-Strauss, le peintre Lam, la photographe Germaine Krull, Ernest Kantorowicz, Victor Serge, Anna Seghers, j’en oublie peut-être un ou deux.

Une page de Capitaine

Cette manière de prendre un épisode  de l’histoire méconnu – et pour cause, il est minuscule et n’a changé le destin de personne – et d’en faire un roman est une mode actuelle, qui a d’ailleurs valu à Eric Vuillard le Goncourt 2017. Elle porte, me disent mes co(n)jurés, le nom de « Exo-fiction ». Et rien qu’au nom, on se dit que ça doit être comme les exo-squelettes dans Alien : quand ça fonctionne, c’est super badass. Quand ça ne marche pas, c’est juste un truc trop grand dans lequel on est empêtré de partout. En réalité ça a été nommé ainsi en référence à l’auto-fiction et, il faut le dire, c’est bien trouvé. On en retrouve certains travers, l’exo-nombrilisme n’étant qu’une variante de l’autokiff.
Venons rapidement à ce qui est respectable ou aimable dans ce livre : il y a un énorme travail de recherche bibliographique sur tout ce qui a bien pu se passer sur ce damné rafiot, et sans doute un réel amour de la période, de Breton, du surréalisme et de l’effervescence artistique de ces années-là. Sans doute, aussi, une authentique fascination pour cet épisode : pensez, Breton et Lévi-Strauss se sont trouvés enfermés ensemble sur un bateau pendant trois mois ! Aucun n’est tombé à l’eau mais qu’ont-ils bien pu se dire ? Il y a, aussi, un réel effort de style, appréciable dans un paysage où le sujet-verbe-complément a été anobli à la sauvette du titre d’écriture blanche.
Ceci est malheureusement compensé par de fâcheux points négatifs. D’abord ça ne raconte pas grand-chose. Breton qui s’emmerde sur un bateau, Lévi-Strauss qui fait passer le temps à la Martinique, ça n’est pas vraiment plus palpitant que si vous étiez à leur place ; ils ont d’ailleurs la lucidité de le reconnaître dans les extraits de leurs journaux ou correspondances qui émaillent le roman. Au demeurant, en réalité on ne sait pas trop ce qu’ils se sont dit sur ce bateau, et l’imaginer suffisamment fort pour que ça fasse palpiter nos petits coeurs de khâgneux nécessiterait d’avoir leur génie – Adrien Bosc ne s’y risque d’ailleurs pas. En fait, ils ont dû pas mal se dire : « Pfiou, fait chaud ! Tiens, passe-moi le jaja. » Découverte : les géants de l’esprit ont trop chaud, ont besoin de visas pour voyager, et n’aiment pas la promiscuité.  Ils vont aussi aux cabinets, mais ça c’est pour le prochain roman.

Écrivain confronté au syndrome de la plage blanche

Ensuite, l’auteur s’est un tout petit peu noyé sous sa documentation. Franchement, savoir que Joan Miro terminait une série de tableau dont il n’a plus jamais été, et ne sera plus jamais question, alors que le Capitaine passait au large de l’île où il avait élu résidence… c’est hors-sujet, vraiment. Il y a moult autres exemples de cette volonté de caser absolument tous les renseignements glanés pendant le long travail de préparation. L’un des plus magistraux, peut-être : quelques pages sur Simone Weil à Marseille. Pas sur ses idées, ou sur son courage, non : sur un itinéraire qu’elle a parcouru dans la ville. Et sur le fait qu’elle a aperçu le bateau ; elle portait un Loden, nous dit un extrait du journal de Victor Serge, donc ce dernier ne s’était sûrement pas dit qu’il serait un jour cité, en italique, comme s’il  semblait renfermer une perle de pensée. A force surgit un soupçon : et si tout ça n’était que du name dropping ? Une version chic et pseudo-intello de cet art consistant à citer nonchalamment, de retour en septembre aux terrasses parisiennes, l’ensemble des célébrités qu’on a vaguement saluées à St Trop pendant la journée qu’on y a passée au mois d’août ?
Mais surtout, c’est formidablement agaçant de prétention. Beaucoup, beaucoup, beaucoup de pose, dans ce Capitaine. Adrien Bosc appelle Lévi-Strauss « Claude ». Oui, comme Benoît Poelvorde dans Podium, sauf que là on ne parle pas de Claude François. Ce moment magique où la déférence affichée se transforme en complicité surjouée avec un Grand Homme mort – c’est pratique – et qui à ce titre ne contredira pas l’auteur. Adrien Bosc joue au grand écrivain, et malheureusement la gravitas soutenue par des considérations définitives sur la guerre sied mal au jeune trentenaire. Ca m’a rappelé un autre finaliste du Goncourt 2017, où François-Henry Désérable prenait des poses de Gary vieillissant, et ça ne fonctionne toujours pas. Ils partagent d’ailleurs le fait de citer Tintin, ce qui me semble une passion révélant, chez quelqu’un né dans les années 1980, un vieillissement précoce. La boursouflure traverse le roman, dans le style, dans les remerciements (Adrien Bosc connaît la femme de Lévi-Strauss – pardon, de Claude – et la fille de Breton, tac, et aussi Olivier Assayas, bim ; il se murmure d’ailleurs qu’il est bien introduit dans les milieux parisiens, et pourrait même recevoir le très convoité Accessit de l’entregent et de l’entrejambe), dans l’affectation d’être la conscience morale d’une époque subliminalement mais avec insistance comparée à la nôtre. N’étant pas avare en citation, il ouvre la première partie sur une phrase de Walter Benjamin : « Un souvenir tel qu’il brille à l’instant d’un péril ». L’enjeu est souligné avec légèreté : en notre époque pleine de troubles, remémorez-vous ces âges sombres que je vais vous donner à admirer dans leurs moindres détails ! Le pari étant qu’en les regardant par le petit bout de la lorgnette, ils en deviendront d’autant plus signifiants. Le problème c’est qu’Adrien Bosc n’est pas un des plus grands philosophes du siècle persécuté par le nazisme pour ses idées, pas un proche d’un des hommes qui ont révolutionné l’anthropologie, pas non plus le pape du surréalisme, ni encore un révolutionnaire proscrit par tous les régimes. Il admire sans doute tous ces gens – qui l’en blâmerait ? – mais il ne suffit pas de se jucher sur les épaules de géants pour voir plus loin qu’eux, même en les ayant au préalable conscienscieusement empilés les uns sur les autres. Parfois, les géants jouent juste au rami ou vomissent par-dessus le bastingage et, alors, la vue qu’on a est à la mesure de ces activités (en étant quelques centimètres plus haut, on doit toutefois s’apercevoir que Stefan Zweig triche aux cartes).

« Allo, c’est Claude ! Oui j’ai presque fini Tristes Tropiques! « 

J’ai donc envie de dire à Adrien (Adrien, je me permets de te tutoyer même si je ne connais pas ta femme) : la prochaine fois, parle-nous de ce que tu penses et vis. Fais-nous une bonne auto-fiction.
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