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Les bracassées, de Marie-Sabine Roger

21 Oct

Lu par… Bérénice

Trop positif

 

 

 

 

J’aime bien Marie-Sabine Roger, et il n’en faut pas plus à une jurée du Virilo pour faire figurer un livre à la liste des lectures de l’année. En sus d’une très jolie couverture (photographie et graphisme, les deux sont réussis, prenez-en de la graine, Anne Carrière), Les bracassées est d’une épaisseur tout à fait respectable – on a l’impression que l’autrice a travaillé – , sans citation placée en exergue – et n’est-ce pas là une forme de résistance à l’auto-satisfaction typiquement française de la rentrée littéraire ? -, et à l’exorde assez intriguant pour qu’on ait envie de continuer.

 

Bref, la jurée est bien disposée pour affronter la rencontre de Fleur, 76 ans, obèse, vivant avec un petit iench obèse qui s’appelle, bien sûr, Mylord, fortement agora-phobique, avec Harmonie, 26 ans, sans emploi fixe mais en couple avec un fort beau mec, fortement atteinte du syndrome de Gilles de la Tourette. La narratrice est tout à tour l’une ou l’autre, qui avec son angoisse étouffante, sa manie de tout écrire dans son journal et sa passion non avouée pour un certain Fiodor Borodine, prétendument psychanalyste, qui avec ses soins qui ressemblent à des aboiements, ses insultes qui ponctuent une conversion et son désir dévorant d’être plus que ce que les autres voient.

Le ton et l’intrigue sont assez enlevés, les chapitres d’Harmonie sont ponctuées sans lourdeurs par les syndromes qui sont les siens, assez pour comprendre à la fois la douleur que ça peut être et l’irrévocabilité de la chose, ceux de Fleur, pauvre vieille, par le gâchis de 76 ans à avoir peur. Marie-Sabine Roger est assez fine pour parsemer l’ensemble d’humour.

« Freddie et Diego sont les seuls à sa foutre ouvertement de moi l’un par amour l’autre par sympathie je dis ouvertement car le reste du monde s’empresse de le faire quand j’ai le dos tourné avec autant de vigueur mais un peu moins d’estime. Je ne suis pas paranoïaque Je ne suis pas sourde non plus. Même ma mère et pourtant elle avait de l’humour la preuve elle avait réussi à trouver mon père séduisant même ma mère n’a jamais osé rire de moi et de mes parasites de ma friture sur la ligne elle n’a jamais osé rire de mon ça. »

Tout cela s’orientait gentiment vers un quatre moustaches. Chemin faisant toutefois, Harmonie et Fleur se battant pour s’élever au-dessus de ce que les autres veulent bien percevoir d’elles, les rencontres avec d’autres éclopés de la vie se produisant, la lutte pour l’indépendance de chacune tout en étant solidaire du groupe étant indéniable et réussie, un malaise s’instaurait : n’ont-elles aucune noirceur ?, la vie ne leur offrirait-elle désormais qu’estime d’elles-mêmes ?, ne se feront-elles exploiter par personne ? Pire, serait-ce un roman… feel good ? Bref, tout comme ma dernière psy, révoquée au motif qu’elle était trop bienveillante, Les bracassées ont perdu une moustache pour cause de message trop positif. Névrosés, névrosées, passez votre chemin.

Pour Fleur, Harmonie souffre d’un syndrome de Tabourette. 500 € pièce dans tous les comptoirs maritimes.

 

Trois fois la fin du monde, de Sophie Divry

20 Oct

Lu par… Jean-Marc

Juré séduit

 

 

 

 

Il y a peu récompensée par nos soins pour son calligramme turgescent, Sophie Divry signe ici son cinquième roman. Design Paprika et éditions Noir sur blanc, Notabilia, le graphisme du bouquin est réussi.

Honnête, la chroniqueuse des Papous dans la tête remercie d’abord des éleveurs de brebis et souligne avoir « bénéficié d’une résidence à la maison d’écrivains de Pure fiction (Lot) ». On a connu Villa Médicis plus prestigieuses.

Trois fois la fin du monde se joue en deux parties. La première, description rude de l’univers carcéral, « la prison de F. » n’étant pas exactement une nurserie. « Ce genre de prison, ça ne peut exister que dans un quelconque Bélouchistan, dans un pays lointain, sans smartphones ni élections, mais pas en France, pas chez moi. » Incarcéré pour complicité de braquage, son frère a été tué, Joseph Kamal y subit les fouilles au corps, humiliant dépucelage.

« Au bout d’un temps infini, le greffier dit que c’est bon, tout est en règle, que la fouille est terminée. Il ôte ses gants et les jette avec répugnance dans une corbeille. Je peux enfin cacher ma nudité. Mais je ne rhabille plus le même homme qu’une heure auparavant. »

Il y a les matons du bâtiment B4, les coups qui pleuvent, accepte la protection d’un caïd, souffre de la puanteur et des douches, rares. Les adjectifs aussi, sont rares. « Les matelas sont moisis, les ressorts épisodiques. » Les mots, encavés, zigomar, sont choisis, sans affectation. « On te le rend après qu’on l’a fouillé » : un maton qui inspecte le paquetage et sait que « après que » gouverne l’indicatif, c’est la France, pas le Bélouchistan.

En prison, la violence est assez ordinaire. On a beau le savoir, autant le rappeler, ça fait pas d’mal.

« Quand il craque, La-Miche marave quelqu’un. Le dimanche soir, c’est presque systématique, il attrape une cave par les oreilles, et comme pour se libérer d’une oppression ancienne, il bastonne le gamin. Lentement, lourdement. Le pire, c’est que ça tombe presque toujours sur le plus faible, celui qui a déjà une tête de victime. Le gosse encaisse sans rien dire, habitué à prendre sa raclée. Des lascars se joignent à La-Miche. Moi-même, ça m’arrive de frapper avec eux. Ça nous venge des murs, des gardiens, du procès qui fait peur, de toute cette chiennerie. Mais c’est toujours la même violence que nous recommençons et dans laquelle se continue la même fatalité, celle qui assigne les plus forts à l’exercice du mal et les plus faibles à endurer ce mal avec une servilité que je trouve plus répugnante encore. » 

Survient une catastrophe, nucléaire sans doute. Inutile de s’y attarder, elle a eu lieu et voici Joseph Kamal en cavale, dans le Lot on imagine, dans un désert rural, mais un vrai désert. La campagne, le Causse, vidé de ses habitants, tous morts, où survivent quelques rares animaux. Un mouton, une chatte, qui lui donnera deux chatons. Et l’on passe d’Alcatraz à Robinson Crusoé, pas loin du pays de Farrebique. Une forme d’île déserte, explorée peu à peu, pour trouver des victuailles, toujours les mêmes. « J’en ai marre de leur cassoulet. Putain, chuis pas planqué dans le lot pour rien, j’en ai trouvé partout de leurs conserves. » Mais aussi des outils, espérer trouver des piles pour écouter la radio, se méfier des drones qui ne viendront pas.

Cette seconde partie est aussi bucolique que la première était rude. Kamal explore son territoire, coupe des fils de fer barbelés, dans tous les westerns on fait ça.

la preuve

« Là où il rencontre ces clôtures, il ouvre. Que c’est bon, à chaque fois que les habitants avaient is un grillage, érigé une limite, d’ouvrir une faille. »

Les souvenirs d’enfance reviennent, Daniel Defoe ben sûr, mais aussi Jules Verne quand Joseph, tel un Cyrus Smith, entreprend de compter les semences, d’élever des lapins ou des truites, se montre patient, planificateur. On pense encore à Farrebique, avec un éveil du printemps assez convenu dans son exaltation sensuelle mais qui, déroulé en quelques pages, finit par imposer sa sève et son désir. «

. Les lianes courant contre le muret cognent désormais au carreau. Des bruits sourds tambourinent contre les arbres, irréguliers. Il y a du vert partout, des griffes, des cris de bêtes, des paillons. Ces feuilles, ces lianes, ces tiges, elles se tendent encore, plus longues, c’est un combat entre les flocons verts et ces feuilles avides, combat pour appâter le soleil, le garder rien que pour soi. La terre gonfle, double, triple, se recouvre d’épis, de buissons. » Oui, je les entends d’ici, mes condisciples du Virilo, ça parle de cul à mots couverts, te laisse pas berner par ces mots, la terre, elle, ne bande pas, mais on s’en fiche, les moustachu-e-s, « puisque c’est l’heure, c’est l’heure de s’aimer ».

On ne sait si ce roman se termine bien ou mal, ni même s’il se termine. Mais l’inachevé est parfois réussi.

 

La vérité sort de la bouche du cheval, de Meryem Alaoui

19 Oct

Lu par… Alys

Une meuf forte qu’on l’aime bien

 

 

 

 

Jmiaa est prostituée dans les rues de Casablanca. Elle raconte son quotidien, ses copines, les clients. Chaïba, le gros moustachu qu’elle aime bien. Sa fille, qu’elle a eue avec un homme qui l’a quittée. En lisant la 4e de couverture, on s’attend à un récit un peu glauque, en tout cas triste. Pas du tout. Jmiaa est une coriace. Elle promène son postérieur imposant dans les rues de la ville et personne n’a intérêt à la faire chier. Ni ses ennemies, ni ses voisins. Elle passe ses journées, quand elle n’a pas de client, allongée devant la TV à grignoter des graines de courges, ou à rigoler avec ses copines dans la rue en buvant du pinard.
Un jour, une réalisatrice de cinéma vient la voir, elle veut faire un sujet sur la prostitution au Maroc et elle voudrait que Jmiaa l’aide.

Un beau portrait de femme au caractère bien trempé, qui se débat dans une galère sans nom avec force et dignité, et surtout avec beaucoup d’humour.

Mention spéciale à la « scène de la danse » – Jmiaa se met à danser seule chez elle alors qu’elle étend ses culottes – qui vaut son pesant de graines de courge.

Jurés pendant la réunion hebdomadaire, allégorie,.

Hildegarde, de Léo Henry

18 Oct

Lu par… Bérénice

Mais qu’est-ce qu’il a bien pu vouloir dire ?

 

 

 

 

J’avais précommandé Hildegarde à mon libraire. C’est dire si j’avais hâte. Un roman qui parle de ma petite chouchoute Hildy de Bingen ! Quelle bonne idée !

Hélas.

Inclassable et foisonnant, dit La Volte à son propos. Vous saurez désormais qu’inclassable veut dire ennuyeux à mourir et foisonnant, fouillis. Léo Henry assomme, d’un bon cou sur la nuque, de ses quelques cinq cent pages.

Je n’ose imaginer les recherches qui ont dû être menées pour venir à bout de cette vie d’Hildegarde, si étonnante, de ses moniales, ses inspiratrices, ses affidés, ses obscurs saints de cette période folle qu’était le Moyen-Age. Pourtant, le résultat est là : à la page 82, on commence à peine,  la page 150, on se demande si on abandonne, petit regain à la page 256, et à la page 391 tout nous tombe définitivement des mains (en écrasant le petit doigt de pied).

Cette Somme disibodenbergienne (NDRL : Hildegarde entre au couvent du Disibodenberg à 14 ans et en devient l’abbesse à 38 ans) est un excellent pastiche d’hagiographie. Excellent. Mais ce portrait univoque n’est pas, il faut l’avouer, très intéressant pour un lecteur de 2018 qui se demande, pendant 391 pages au moins, quel était le propos de l’auteur, auquel j’adresse toutes mes pensées pour les dioptries perdues lors de l’écriture de ce roman.

Pas de photo de Saint Rupert en stock

 

NDLR : en vrai ça mérite bien plus que un mais pas plus que 3

Reviens, de Samuel Benchetrit

16 Oct

Lu par… Gaël

Pourquoi ? Pas ?

 

 

 

 

Le narrateur, un romancier sur le retour en quête d’inspiration, vit un moment difficile. Son fils, seule personne à partager sa vie depuis un divorce déjà ancien, est parti en voyage initiatique autour du monde (avec quel argent ? Mystère mais c’est un souci récurrent des romans germanopratins de ne mettre en scène que des gens pour lesquels le travail est essentiellement une source d’estime de soi). Il cherche un exemplaire de son dernier recueil de nouvelles, qu’un réalisateur voudrait adapter à la télévision mais qui a disparu des librairies, des stocks de son éditeur (le pilon ! le pilon !) et même des entrepôts robotisés d’Amazon. Sa relation avec son ex-femme est manifestement trop suivie et compliquée (et toxique, au sens propre, puisqu’il semble avoir besoin de fumer une cigarette chaque fois qu’il l’appelle, alors qu’elle déteste ça). Il est terriblement jaloux d’un collègue écrivain, sorte de chimère Levyo-Mussolo-Bucienne avec lequel il partage son éditeur.

Écrivain germanopratin en pleine année sabbatique, sac au dos

Bref, des soucis, des soucis, des soucis, mais heureusement quelques coins de ciel bleu, sa vie se transforme quand il se rend dans un EHPAD (toujours en quête d’un exemplaire de son propre recueil de nouvelles), rencontre une infirmière et une mare aux canards (je ne spoile rien, c’est sur la quatrième de couverture, d’ailleurs la personne qui l’a rédigée doit avoir arrêté de lire le roman p. 112 puisque c’est le moment où tout le contenu de la quatrième a été dévoilé au lecteur), et dans la dernière ligne droite ça devient carrément un feel good book, une sorte de Coup de foudre à la résidence des cyprès matiné de 50 millions d’amis palmipèdes ; l’imagination est au pouvoir.

Il y a quelques éléments sympathiques, voire originaux dans la production française qui singe volontiers l’adolescent rebelle et romantique dès qu’elle essaye de parler de vie sens dessus dessous. La relation du narrateur à son fils est mignonne. Il y a quelques sketchs tenus sur la durée qui sont plutôt drôles, certains sont plutôt poussifs. Le rapport à la banlieue est attachant (mais j’ai l’impression que la production cinématographique de l’auteur sur le sujet est plus intéressante). Globalement, ça manque un peu de fil directeur et on a la sensation que beaucoup d’idées ont été notées, exploitées et immédiatement relâchées comme lors d’une procédure judiciaire mal conduite par le parquet. On aurait aimé aller jusqu’au bout de plus de choses, que la nonchalance du personnage ne déteigne pas autant sur le roman.
En synthèse, deux questions peuvent donc résumer ce livre : pourquoi pas ? Mais aussi : pourquoi ?

 

Parce qu’il y a plusieurs manières pour un canard de devenir un accessoire érotique

Lu aussi par… Alys

Passion OPJ

 

 

 

 

Voici un roman qui démarre mal. C’est l’histoire d’un écrivain raté. Oui moi aussi, j’ai eu envie de le refermer tout de suite. Mais bon, il est vraiment raté. Et névrosé, aussi un peu. Sa solution aux pv, c’est de les mettre dans un tiroir. Et pour la gardienne qui l’emmerde, ben de l’éviter. Il reçoit des mails d’Afrique qui lui demandent de l’argent, du coup il s’affole sans se douter que c’est une arnaque. Son fils s’est barré en Europe du Nord et son ex-femme l’emmerde pendant son émission préférée, quatre mariages pour une lune de miel.

C’est drôle, le personnage principal est assez touchant (non la personne qui écrit ces lignes n’est pas névrosée), mais bon, on sent que l’auteur est un peu en panne d’inspiration et qu’il a écrit celui-ci entre deux romans. Mais du coup on boirait bien un café avec lui pour savoir s’il a fini par les payer, ses pv.

Les belles ambitieuses, de Stéphane Hoffmann

15 Oct

Lu par… Jean-Marc

Lissées avec soin par votre barbier, Boulevard de la Reine

 

 

 

 

Roman élégant et paresseux, Les Belles Ambitieuses se lit sans déplaisir mais s’oublie vite. Il y est question d’Amblard Blamont-Chauvry, né à Versailles, dans ce roman tout le monde l’est, c’est une chance et une tare, époux d’Isabelle Surgères, les Versaillais se trouvent, les énarques s’épousent, et de Coquelicot, pas diplômée, elle, victime d’ostracisme social, mais insurpassable au lit et qui finit par s’imposer, au personnage principal et au lecteur comme le seul être supportable de cette galerie de portraits hors d’âge. Stéphane Hoffmann réussit à bien écrire ce simulacre d’une France des élites qui, de Pompidou à Chirac, court après les prébendes, jouit de son entre-soi et noue des alliances convenues, sans hypocrisie superflue.

« Isabelle Surgères ne me revoit pas pendant dix jours, mais elle me revoit. Un genou à terre, des paquets plein les bras, dans un appartement fleuri comme une chapelle funéraire. Elle croit m’avoir dompté, je crois l’avoir achetée, nous nous trompons l’un et l’autre, mais avec une bonne humeur qui ressemble à de l’ardeur, c’est-à-dire à l’amour. »

Le modèle sans doute est celui de L’Education sentimentale. Amblard Blamont-Chauvry, ABC d’un monde versaillais qui s’étiole, rate consciencieusement sa vie et, au fil des pages, s’en accommode fort bien, finit par le revendiquer et même y prendre grand plaisir. Mais ici, le ratage est le refus convaincu, affirmé, de l’ascension sociale telle qu’elle est promise à ces collectionneurs de diplômes et de prestige, entre ENA, cabinets ministériels, carrières politiques, mondanités diverses. L’écrivain joue aux Pinçon-Charlot, avec une touche de légèreté dans l’écriture qui, au fond, est parfaitement versaillaise.

« Ils se considèrent comme l’élite du pays et ne se passionnent vraiment que pour l’esprit de corps, l’éparpillement, l’accumulation des avantages et des privilèges. Leur intelligence accentue leurs défauts. Aptes à comprendre, surtout aptes à prendre. Tout leur est dû. Fascinés d’eux-mêmes, engagés dans cette course aux honneurs, à laquelle j’ai renoncé, ils se mesurent depuis leur jeunesse. »

La thèse de la noblesse d’Etat n’est pas neuve, ce roman la décrit à petites touches, brossant trois décennies de mouvements -et reniements- politiques, de déceptions, de postes convoités, obtenus, d’ambitions détestables (Isabelle quittera son mari, bien sûr, car trop médiocre), sans pourtant qu’on s’y attache. La fresque manque d’ampleur, la critique sociale de conviction. Au fond, ce roman pourrait être écrit par un énarque, pour son vernis. Mais lu par toute personne qui fredonne ou craint d’entendre « Ah ! Ca ira » en se rasant le matin.

 

Autre classique

Le syndrome du varan, de Justine Niogret

10 Oct

Lu par… Bérénice

Smaug giganteus

 

 

 

 

Boum, boum, bam, boum, bam, crrrrc, ploum. Vous l’entendez, le bruit des autres livres de 2018 qui tombent de l’étagère pour faire place à celui de Justine Niogret ?

Roman à la première personne, Le syndrome du varan est magistral. La narratrice, une femme de 37 ans, livre tout à la fois son enfance, dans un cocon de parentalité destructrice et abusive, et sa lutte pour la construction et la reconstruction. Le varan, c’est cet animal antédiluvien dans lequel se dissout l’enfant, un animal dont l’inhumanité sauve, paradoxalement, son humanité à elle.

Loin du « je » facile de 90 % des romans de la rentrée littéraire, le « je » du roman de Justine Niogret est éminemment politique.

Entre une mère perverse, bête et folle, et un père pédophile, la survie physique et mentale de la narratrice, que l’on connaît pourtant puisque l’on sait que c’est une femme adulte qui écrit, une femme « qui va bien », devient un enjeu à chaque page, à chaque mot.

Pendant et après la lecture, on se sent mal, ça colle à la peau comme une gangue de boue et aux yeux comme une antique souillure. Devant cette petite fille, et toutes les autres, et tous les enfants, qui sommes-nous en tant que victime, lorsque nous l’avons été d’une façon ou d’une autre ? Et comment agissons-nous ensuite, en tant que membre d’une société dans laquelle ces enfants   ?

D’une précision brutale, fignolée avec les tripes, Justine Niogret parvient à raconter comment dans un monde pourtant déjà faussé de bout en bout, tout peut encore basculer, pour le pire, et comme, aussi, on en revient.

Cette société patriarcale qui est la nôtre est torpillée de haine, à juste titre, pour l’indifférence dans laquelle elle place ces enfants au milieu d’hommes qui n’ont pour référentiel qu’eux, leur bite et leur bon droit. Cette société qui, en parallèle, fait du pardon un devoir et un passage obligé, ne peut être celle dans laquelle on veut vivre ; ce cri là est celui du Syndrome du varan.

Pour le dire simplement, ce livre m’a donné l’envie d’être l’amie d’une autrice qui sait écrire tout cela, qui sait accompagner le talent littéraire d’un propos, fort et construit, et d’écrire avec humour aussi. Mention spéciale au Bas les masques de 1995 et à Mireille Dumas qui ont marqué, sans forcément avec autant de stupidité que la mère de la narratrice, une génération de rôlistes et de GNistes.

NDLR : un.e rôliste est une personne qui joue aux jeux de rôle (l’interprétation d’un ou plusieurs personnages dans un univers donné et aux clefs définies, fréquemment autour d’une table) et un.e GNiste est une personne qui s’adonne au jeu de rôle grandeur nature, soit la même chose mais de manière extrêmement immersive, puisqu’il s’agit du jeu de personnages qui interagissent physiquement, dans un monde fictif. C’est super.

L’homme derrière le varan, pour les passionnés de Komodo.

Ma dévotion, de Julia Kerninon

9 Oct

Lu par… Alys

Mettez m’en quatre

 

 

 

 

Helen, quatre-vingts ans bien tassés, croise par hasard Franck, même âge, dans une rue de Londres. Ils ne se sont pas vus depuis quinze ans, et ont pourtant passé la majorité de leur vie ensemble. Helen profite de cette rencontre pour dire à Franck ses quatre vérités.

Helen et Franck se sont rencontrés à Rome, où leurs pères étaient respectivement consul et vice consul. Des parents désintéressés, deux grands frères violents, Helen hait sa famille et n’a que Franck comme ami. Très vite, elle part à Amsterdam et l’emmène sous son bras. Elle, elle écrit, des essais, des études. Lui, il ne fait rien. Ils grandissent ensemble, s’aiment.

« Tu n’avais pas de plan B, tu avais simplement prévu d’être un génie, tu feuilletais livre après livre pour te renseigner, te documenter, pour être un intellectuel, quelqu’un de brillant.« 
Et puis un jour, à 28 ans, Franck découvre la peinture. Grâce à Helen, il devient un génie connu dans le monde entier. Helen reste à ses côtés, dans un statut à cheval entre celui de meilleure amie, de mère et de femme. Les maîtresses défilent, il tombe même amoureux, quitte l’appartement. Mais y revient pour travailler tous les jours. Helen ne dit rien, continue à être présente.
Un jour, elle tombe amoureuse de quelqu’un d’autre. Elle se marie et part aux États-Unis. Mais l’amour exceptionnel qu’elle porte à Franck la rattrape. Et elle y retourne. Elle supporte tout, les humiliations des autres femmes. Son égoïsme, son indifférence. Jusqu’au drame.
Un roman élégant et délicat sur les ressorts psychologiques d’une relation amoureuse ambivalente, complexe et destructrice.

Vas-y Francky c’est bon bon bon

 

NDLR : sur le même thème, nous recommandons vivement Les furies, de Lauren Groff.

Le rire de Xavier Grall, de Gaëtan Lecoq

8 Oct

Lu par… Bérénice

Plus de calvaires que d’Abers

 

 

 

Canada, Suisse, les jurés du Virilo ne reculent devant aucune frontière pourvu qu’elle soit francophone et le prouvent une fois encore avec ce livre qui fleure bon les Monts d’Arrée.

L’auteur part à la recherche de Xavier Grall, poète, journaliste, indépendantiste, catholique et exalté breton. Souvent tout à la fois, pas toujours très réfléchi, ou en tout cas chien fou de la cause bretonne, il donne sa plume à qui veut et n’est pas très regardant sur le profil de ceux qui le publient.

Profondément croyant, dévoué comme un homme des années 50 pouvait l’être à sa famille, soit sans mettre les mains dans le cambouis du quotidien, Grall se sent exilé à Paris et redécouvre la Bretagne, trop tard pour ses poumons ruinés par le tabac qui ne profiteront pas tant de l’iode.

Je l’avoue, autant le mysticisme peut me séduire, le catholicisme romain m’emmerde et cet homme écrivait à La vie catholique et Témoignage chrétien. Certes, il a été bouleversé la guerre d’Algérie, qui a mis un sacré coup à son patriotisme, certes, il entame une réflexion sur l’identité. C’est cela que j’aurais vraiment aimé lire, ça et le retour en arrière sur tous ces indépendantistes qui ont allègrement collaboré pendant la seconde guerre mondiale, et pas ce témoignage somme toute chronologique de la vie de Xavier Grall qui s’étire en longueur, poussif.

De Grall j’ai aimé les quelques vers qui peignent la nature, trop peu nombreux dans le roman, et pas les incursions dans sa foi qui me restent étrangères, y compris après cette lecture, pas vraiment les extraits de ses billets de journalistes, et finalement, qu’on me le pardonne, pas non plus sa vie de famille telle qu’elle est brossée. J’aurais aimé aussi me passer du narrateur, qui fait vivre ses dialogues avec Grall, mort en 1981, et établit un parallèle laborieux avec sa propre histoire. J’ai refermé ce livre avec la sensation d’une rencontre ratée.

 

L’autre roman que j’aurais aimé lire

 

Désintégration, d’Emmanuelle Richard

7 Oct

Lu par… Alys

VNR

 

 

 

La narratrice est écrivain (ben tiens). Le roman s’ouvre sur l’anniversaire de ses 18 ans, qu’elle partage avec deux copines et qu’elles ont organisé dans un club d’équitation. Le problème, c’est que la narratrice (appelons-la Manu, parce que bon, on a bien compris qui parlait), donc le problème, c’est que Manu, elle préférait un anniv avec des bières et des chips, et qu’elle se retrouve coincée avec ses potes bourges à un anniv qui lui ressemble pas. Du coup, elle se tape le cowboy venu faire une démo de country, et puis aussi un mec du village dont la meuf est à l’anniv.
20 ans plus tard, Manu est devenue une auteure connue (ben tiens), et au cours d’un dîner avec un réal connu (pendant lequel ils ne s’adressent pas un mot mais se kiffent quand même, c’est ça l’alchimie des artistes), elle repense à son parcours.
On va vous la faire courte, ca tient en une phrase : Manu a passé sa vie entourée de gens plus riches, plus puissants, plus beaux et mieux sapés, et elle les hait. Tous. Mais bon, elle continue à les côtoyer. Du coup, elle leur reproche sa vie pourrie, ses boulots merdiques chez Leroy Merlin, leurs regards méprisants sur ses manteaux Jennifer. Elle en fait des caisses en mode lutte des classes, et elle continue à fréquenter tous ces « fils de », comme elle les appelle, probablement pour avoir un truc à raconter.

Sur un sujet moult fois traité, on se dit au bout de 100 pages qu’elle va vraiment s’énerver, butter tout le monde, bouffer du fils de (quoiqu’elle s’en tape régulièrement quand même) ou pourquoi pas se pendre dans le salon de sa coloc de 100m2 dans le 17. Ben non, elle continue ses lamentations, à base de phrases type l’art c’est pour les riches « Je ne comprenais pas que l’art et la création puissent être considérés comme un travail » ou les propriétaires, c’est des cons : « quand je pense que ce sont ces gens, tous propriétaires, qui ne connaissent pas le prix du pain« . Et ça sur des pages et des pages.

Aux deux-tiers du roman, sursaut d’espoir, Manu cite feu Phillip Roth : « On se trompe avant même de rencontrer les gens, quand on imagine la rencontre avec eux ; on se trompe quand on est avec eux (…) l’histoire de la vie, c’est de se tromper sur leur compte, encore et encore. »
Ah. On se dit que ça va basculer, qu’elle va se rendre compte que ce qu’elle dit c’est quand même pas super intéressant. Ça se trouve, tout ça c’était du second degré même. On lui pardonne presque d’avoir attendu les 2/3 du bouquin, c’était un peu long mais tant pis.
Mais non. Dans le dernier tiers, Manu est devenue connue, et elle est en plein kiff parce que tous les bourges de la Grande Ville lui mangent dans la main (ben tiens). Et elle continue à les haïr, bien sûr : « ces gens après qui j’ai couru tant d’années sans jamais qu’ils m’envisagent ou se fendent d’un refus viennent à moi tout sourire, cette femme qui m’avait conseillé d’écrire des livres de cuisine me salue comme si nous avions vendu des chaussettes ensemble« .
Un propos creux et sans intérêt. Ce n’est pas un roman, mais une longue lamentation écervelée sur les habitants de la Grande Ville (non mais sérieusement ?) et leur snobisme.
Mention spéciale à la dernière page qui nous a donné des envies de pain dans la gueule : « Ce livre a été composé en écoutant les artistes suivants : 13 Block, 1995, Arsenik, Booba (oui oui), Clara Luciani (oui oui), Damso (…), Fishbach, Kaaris, Kekra, (…), PNL (oui oui), NTM » etc.
Du gros son de banlieusard quoi.

ouin ouin

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