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Ce qu’il advint du sauvage blanc, de François Garde

16 Fév
Moustache fournie

Première moustache

Lu par Claire

Enfin, mais qu’est-ce que c’est que tous ces premiers romans qui valent bien ceux d’auteurs confirmés ? Où donc est passé la rassurante règle du débutant maladroit ? Si Alexis Jenni nous avait déjà bien tiré la langue à tous l’année dernière, François Garde nous renvoie lui aussi à nos clichés.

C’est l’enfer de la mode, c’est vraiment super sympa

Le sauvage blanc, c’est Narcisse Pelletier, matelot au long cours, abandonné à dix-huit ans par son navire sur une côte déserte du continent australien. Nous sommes au XIXème siècle, et malheureusement pour lui, point de téléphone portable ou GPS dans sa vareuse. Dix-huit ans plus tard, un équipage en mouillage dans le coin découvre avec stupéfaction un « sauvage blanc » parmi les indigènes locaux. Ils embarquent le malheureux de force, vêtu de ses seuls tatouages tribaux, et ne sachant qu’en faire, le jettent dans la prison de Sidney. C’est sans compter un gentilhomme français passionné de découvertes et d’ethnologie qui, ayant découvert que le sauvage blanc devait être un compatriote, passera le restant de ses jours à tenter de lui faire recouvrer la mémoire, et comprendre ainsi le processus qui l’a amené à oublier toute sa vie passée pour se mettre complètement dans la peau d’un « sauvage ». Formidablement construit, d’une finesse et d’une force de description indéniables, ce premier roman se lit comme un roman d’aventures, reléguant presque notre pauvre Robinson Crusoé à un simple barbu ringard.

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Duvet blanc

Lu par Lina

Rom@, de Stéphane Audeguy

23 Oct

Editions Gallimard

Lu par Stéphane

Rasoir 4 fromages

Nous sommes en 2008. Stéphane Audeguy a déjà publié deux romans dans la collection Blanche et vient de remettre le manuscrit de son troisième, Nous autres, à son éditeur (un roman qui un an plus tard sera apprécié par les jurés du prix Virilo, belle consécration).

Le prix Virilo rencontrant Rom@ (et le point Godwin)

Que faire maintenant ? Voyager ? Ecrire ? Stéphane Audeguy se sent un peu las, il a besoin de changer de rythme, de voir du pays. Il a alors une idée, qu’un paquet d’auteurs ont déjà eue avant lui : et s’il postulait à la villa Médicis ? Pas idiot, l’endroit est agréable, Rome est une belle ville, on y mange bien, et bien manger, c’est important… L’auteur tape « Cmd + T » sur son tout nouveau MacBook, qu’il imagine déjà posé à côté d’un verre de Chianti, Piazza di Spagna. Il inscrit « Villa Médicis » dans Google et découvre les conditions d’accès à cet Eden romain : présenter « un projet littéraire en relation avec Rome. »

Facile ! Quel meilleur support d’inspiration que la ville éternelle ? Pour se mettre dans l’ambiance, Stéphane Audeguy sort une bouteille de Limoncello et commence à se la coller gentiment tout en rédigeant à la va vite une note d’intention où il case toutes les idées qui lui passent par la tête.

Document en PJ du mail de candidature

Ce serait une histoire où il y aurait des gladiateurs… Et Mussolini aussi ! Il y aurait des légions de fafs qui patrouilleraient dans les rues… Et Anita Ekberg ? Faut quand même qu’elle soit là. Ok pour Anita Ekberg et ne faisons pas de jalouse, offrons un petit rôle à Audrey Hepburn, ça lui fera plaisir… Ce qui serait chouette aussi, ce serait de parler des jeux vidéos, parce que j’aime bien Age of Empire et que bon, bah pourquoi pas après tout ? Et tiens, rajoutons un peu de cul. Du cul gay ? Oui mais pas que. D’accord, va pour du cul gay et du cul pas gay. Il manque encore quelque chose… Ah oui, une histoire d’indien pauvre. C’est ça. Bah là je crois qu’on y est, on a de quoi faire une super intrigue. Clic, clic, re-clic : hop, c’est envoyé !

Le lendemain, Stéphane Audeguy a mal à la tête et s’en veut : pourquoi avoir envoyé ivre mort cette satanée note d’intention ? Il sait bien pourtant qu’il ne faut pas écrire de mail bourré. Après, on regrette… Le voilà déambulant dans la froideur d’un automne parisien, dépité, certain d’avoir gâché toutes ses chances…

"J'espère qu'ils donnent aussi des tickets resto!"

Quelle ne sera pas sa surprise de recevoir, quelques semaines plus tard, une lettre signée de la main d’Eric de Chassey, le conviant toute une année au paradis terrestre des écrivains ! A une condition toutefois : mener à bout le « projet littéraire en relation avec Rome », si plein de fantaisie, qu’il a eu l’audace de présenter.

Oups… Stéphane Audeguy n’est pas à l’aise, dans la même stupide froideur de l’automne parisien, des bouffées de chaleur l’assaillent : il stresse. Il stresse, à mort. Presque autant que ce jour où il a vomi par la fenêtre, pendant l’écrit du Bac français… Puis il se reprend : c’est un homme maintenant, capable de surmonter les épreuves que le destin lui inflige. Oui, il ira au bout de ce texte, qu’il appellera Rom@, et au bout duquel bien des lecteurs n’auront, eux, pas la force d’aller ! Et ce malgré le style raffiné de cet auteur estimable, qui nous aura servi, cette fois-ci, une lecture bien indigeste. Mais Roma valait bien un roman !

PS : à l’évidence, toutes les anecdotes qui précèdent sont d’une véracité absolue.

Un ange noir, de François Beaune

19 Oct

Editions Verticales

Lu par Claire

Rasoir angélique

Ô toi, lecteur au moral de carton sapé par le spleen automnal, engourdi par les premières engelures, et brillamment achevé par les pessimistes prédictions économiques, viens donc enfoncer le clou en te frottant au nouveau roman de François Beaune. Quitte à déprimer, déprimons complètement.

En veux-tu en voilà d’un contenu qui dessert son contenant, ou comment réussir à pondre en 277 pages l’histoire sordide d’un héros insupportable, rédigée d’une plume prometteuse à coups d’observations judicieuses.

American Psycho à la Sofres

Oui, disons-le tout de go, que l’on supporte avec peine le récit d’Alexandre Petit, lyonnais de 37 ans habitant chez maman, sondeur chez Sofres et amateur de Motus, paranoïaque, sociopathe, bienveillant dans un style bien à lui, ses meilleures intentions le conduisant à éliminer ceux qu’ils considèrent comme néfastes à la société, avec une nette prédilection pour les punks à chiens.

François Beaune est fort, très fort. Il dépeint avec précision et finesse le portrait de cet homme en cavale, emporté dans des récits de plus en plus torturés. Au début, on l’aime, ce Petit, puis on doute, puis on ne doute plus : c’est un monstre. François Beaune arrive à endormir notre méfiance, nous endort pour mieux nous tromper, mais finalement réalise un coup de poker légèrement suicidaire : son héros est tellement odieux qu’il en assassine son propre livre.

Du domaine des murmures, de Carole Martinez

16 Oct

Editions Gallimard

Lu par Stéphane

Moustaches de légende

Legendary ! Jamais terme fétiche de Barney Stinson dans How I met n’avait paru si pertinent pour qualifier un roman de la rentrée, un roman de la collection Blanche chez Gallimard, un roman de Carole Martinez, un roman médiéval… En somme, un roman qui n’a absolument rien à voir avec la délicieuse et désormais ringarde série avatar de Friends.

Et pourtant, legendary, Du domaine est murmures l’est tout entier, moins d’ailleurs par sa qualité évidente que par son propos même : inventer une légende et en raconter la genèse.

Des murmures entre les murs

Minimisons l’exploit, car de bout en bout, Carole Martinez n’a cessé de choisir la facilité :
– placer son intrigue en 1187, une période sexy, que tous les lecteurs adorent et connaissent extrêmement bien,
– faire du personnage principal la narratrice et inventer pour elle une langue imprégnée de son époque, à la fois moyenâgeuse, compréhensible par un lecteur en 2011 et sonnant juste,
– enfin, enfermer la protagoniste (nommée Esclarmonde) dans une cellule de 6 m2 et ce presque 200 pages durant (soit le nombre total de pages du roman). Et lui imposer dans la dernière partie un voeu de silence, parce que c’est sympa, aussi, que l’héroïne ne puisse plus parler. Du point de vue narratif, c’est commode.

Barney te dit good job, Carole.

L’auteur avait donc mis toutes les chances de son côté pour publier une farce grotesque et chiante. Eh bien, c’est complètement raté.

L’histoire d’Esclarmonde – jeune fille qui fait, le jour de ses noces, le choix de refuser de se marier pour vivre en recluse, emmurée à jamais dans une pièce attenante à la chapelle du château de son père – a la valeur d’un mythe.

Avec une habileté qui force l’admiration, l’auteur a bâti une intrigue haletante dont la cellule d’Esclarmonde est le centre de gravité. Sans qu’elle ne quitte jamais sa prison, l’héroïne est au coeur d’événements qui s’enchaînent en cascade et forment, avec sa bénédiction silencieuse, l’armature d’une légende : celle d’une pucelle bénie de Dieu, communiquant avec lui. Une prophétesse.

Dans un style d’un grand raffinement, Carole Martinez montre l’élaboration, de coïncidences en non-dits, d’une parabole. La narratrice, qui elle sait démêler le vrai du faux, se place tantôt du côté de la démystification, tantôt de celui de la foi, si bien que l’on tire de cette lecture une conclusion complexe et profonde : celle de la nécessité existentielle du récit mythologique, même si ses conditions de naissance le renvoie à une réalité plus prosaïque.

Le choix du Moyen-Age comme époque du récit prend tout son sens : comme vous pourrez le lire dans l’extrait qui suit, la narratrice nous interpelle, nous, hommes et femmes d’un XXIème siècle où la spiritualité est réduite à néant.

« Le monde en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux. Vous avez coupé les voies, réduit les fables à rien, niant ce qui vous échappait, oubliant la force des vieux récits. Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l’oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches. Mais n’imaginez pas que ce massacre des contes a chassé la peur ! Non, vous tremblez toujours sans même savoir pourquoi. »

Rencontre avec P.Jourde – Round 1

5 Oct

Pierre Jourde vs Prix Virilo : le clash – Round 1

Propos recueillis par Philippe, Marine et Stéphane

A votre gauche sur le ring (du café), le Prix Virilo, représenté par trois poids légers fourbes à l’esprit mauvais ; à votre droite, Pierre Jourde, boxeur émérite, critique littéraire, romancier et professeur de lettres à l’université de Valence. Combat en trois rounds entre deux conceptions de la littérature : l’une bonne, la nôtre. L’autre… Bah en fait c’est la même.

Premier round en forme de survol de paysage littéraire français contemporain. Jourde pousse dans les cordes Marc Levy et Foenkinos, jab, jab, et méchant uppercut au Goncourt.

Marc Levy : Naze depuis le milieu du XIXe siècle

Prix Virilo : Dans Confitures de culture, dans La littérature sans estomac, comme dans le Jourde et Naulleau, vous n’y allez pas tout le temps de main morte : Est-ce que la haine de l’imposture est la muse du critique ?

Pierre Jourde, garde haute.

Pierre Jourde, garde haute. La peur peut-être.

Pierre Jourde : Oooh, c’est bien formulé. En tout cas, c’est mon créneau. Ce ne sont pas forcément les « énormes bouses universellement reconnues comme telles » qui m’intéressent, plutôt les gens qui passent pour des valeurs auprès de critiques influents. Pour Marc Levy ou Gavalda, on a choisi de parler d’eux quand ils ont commencé à être légèrement intégrés : il y a eu des pages dans Lire sur Gavalda, disant que finalement c’était vachement bien, d’autres dans Le Monde sur Marc Levy, disant que finalement c’était pas si mal. Donc là je me suis dit hop, on peut y aller !

PV : Musso, Levy, Pancol – la sainte trinité – ne rencontrent pas tout le temps un succès critique mais sont des gloires de l’édition. N’a-t-on pas la littérature qu’on mérite ?

Marc Lévy, auteur de l'inoubliable phrase sur : "Une rue bordée de maisons". Jourde en rit encore.

PJ : Oui, et il faut faire avec. C’est pratiquement une constante depuis l’industrialisation de l’édition : depuis le milieu du XIXè siècle, il y a des Marc Levy. Son argument, c’est qu’il est celui par lequel il faut passer pour arriver aux grands écrivains. Certes, on est tous passés par des écrivains populaires. Seulement des écrivains populaires, il y en a des bons et des mauvais. Lui se place d’office dans la case « bon écrivain populaire », ce qu’il n’est pas, puisqu’il écrit comme un cochon d’une part, et d’autre part, parce que ses romans se résument vraiment à des situations de romans-photos. C’est pour ça que je crois à l’utilité de la critique : Beaucoup de gens m’ont dit « Marc Levy, c’est pas la peine, tout le monde sait que ce n’est pas un écrivain… » Eh bien non, il y a des millions de gens qui pensent que c’en est un. On me dit « vous méprisez les gens qui lisent Marc Levy ». C’est le contraire, c’est parce que je ne les méprise pas que je dois leur dire que Marc Levy, ce n’est pas bon.

PV : Certes, mais a-t-on les lecteurs aujourd’hui pour les grands écrivains ?

PJ : Oui, oui, on en a pas mal. Quand on pense qu’il y a 5 ou 6000 personnes qui achètent un livre de Chevillard… Mallarmé n’en vendait que 200 à l’époque.

Une Britney Spears qui murmure vaut mieux qu’une Darieussecq qui foenkinose

PV : Nous remettons chaque année un accessit, le Prix Pilon de la forêt qui pleure, pour le plus grand barouf médiatique autour d’une imposture. Cette année, vous en voyez un ?

PJ : Foenkinos pourrait entrer dans cette catégorie-là.

PV : Qu’est-ce qui selon vous caractérise Foenkinos ?

PJ : Il en fait des tonnes, il est dans la démonstration permanente de qu’est-ce-que-je-suis-rigolo. C’est insupportable.

PV : Il est pourtant pas très drôle…

Foenkinos, un auteur qui plaît aux cougars

PJ : Bah non, c’est ça qui est embêtant !  L’année dernière il est allé aux Etats-Unis pour représenter la littérature française avec Marie Darrieussecq et je ne sais qui encore… Les pauvres Américains : Avant c’était Robbe-Grillet, maintenant c’est Foenkinos et Darrieussecq… Darrieussecq, elle picore dans l’air du temps. C’est juste de l’eau tiède.

PV : Darrieussecq avait eu des problèmes de plagiat il y a quelques années, cette année c’est assez à la mode… Un avis là-dessus ?

PJ : La ligne de défense des plagiaires c’est l’intertextualité. Evidemment, on est imprégné de littérature, j’ai écrit des textes où il y a du Nerval, où je fais un clin d’œil à une phrase de Proust… Mais ce ne sont pas des paragraphes. Et encore moins des paragraphes entiers piqués à des auteurs difficilement repérables… Je crois que la limite est là.

PV : Quels sont les romans de la rentrée qui vous paraissent notables ?

PJ : Le ravissement de Britney Spears, c’est magnifique. Jean Rolin a un humour à froid comme ça, l’air de rien… C’est désopilant. Il greffe une histoire d’espionnage sur tout un portrait de cette faune d’Hollywood… Certes, l’intrigue est foutraque, mais j’aime bien ça. Surtout un type en poste à Murghab, dans le Haut-Badakhchan, pour surveiller la frontière du Tadjikistan. C’est grand je trouve… Vous vous souvenez ce film de, comment s’appelle-t-il…

PV : … (Silence angoissé de notre côté : défi culturel, saurons-nous le relever ?)

Pierre Jourde, une certaine vision de la rentrée littéraire (à moustache)

PJ : Sacha Baron Cohen, où il enlève Pamela Anderson dans un sac ?

PV : Borat ! (soulagement)

PJ : Oui, il y a un côté comme ça… il a vraiment un humour décalé, en même temps il fait un portrait de notre monde déréalisé…

La guerre, c’est mal… Surtout dans la rentrée littéraire

PV : Qu’est-ce que vous pensez des sempiternels thèmes de la rentrée : guerre d’Algérie, guerres mondiales, roman de deuil…

PJ : Ca fait un moment que ça dure, j’avoue que ça me fatigue un peu. C’est ce qui me retient dans la lecture de l’Art français de la guerre, je n’arrive pas tellement à avancer, c’est tellement attendu. Ce que j’aime bien chez Carole Martinez par exemple (ndlr : Du domaine des murmures), c’est qu’elle ose quelque chose de différent : Un roman médiéval, c’est ce qui peut donner de pire -ça aurait pu être Jeanne Bourin- eh non ! Elle réussit son truc, elle en fait quelque chose de surprenant. Il y a d’autres tendances qui se dessinent, notamment une tendance au roman loufoque, à la Pluyette, des gens comme ça, je trouve ça très bien.

Où les grands prix littéraires se prennent un bon crochet du droit

PV : Vous vous êtes réjoui publiquement de l’arrivée d’Eric Chevillard au Monde des livres. Avec lui, c’est une des premières fois qu’on lit une critique et qu’on rit franchement. Est-ce qu’il n’y a pas une sorte d’esprit de sérieux généralisé dans la façon dont les livres sont traités ? Et pourquoi ?

PJ : C’est accablant. Je crois que les critiques sont tétanisés, plein de l’importance de leur tâche et qu’ils ont la trouille de leur ombre. Ils sacralisent complètement le livre. Le truc des journalistes c’est de proclamer qu’ils ont très peu de place, donc qu’ils ne parlent que des bons livres. Mais c’est faux en fait, c’est dans l’articulation du bon et du mauvais que se dessine une valeur. Quand on ne dit que du bien, c’est rarement honnête. Mais c’est peut-être en train de changer… Par exemple le Nouvel Obs (ndlr : où PJ tient son blog), ils étaient beaucoup plus gourmés avant. Là ils envoient.

PV : Comment expliquez-vous ce changement ?

PJ : Je crois qu’il y a une nouvelle génération, qui ne gobe plus toutes les fariboles des vieux bonzes qui avaient 20 ans en 68. On ne la leur fait pas à l’intimidation progressiste. Ils veulent du concret. Beaucoup de gens de ma génération ont encore un regard très idéologique sur le livre. Vous voyiez ce que disait Catherine Millet sur la liste de Beigbeder (ndlr : Le dernier livre de Beigbeder est une liste de ses livres préférés)? Elle disait que c’était n’importe quoi et elle avait raison, mais elle sous-entendait qu’il y a des livres réacs, en soi. La nouvelle génération ne donne plus dans ces conneries. Sauf peut-être aux Inrocks, où ils ont bu ça à la tétine.

PV : Dans Pays perdu, vous écrivez que « le chien est un être humain comme les autres ». De même, les jurés du Goncourt sont-ils des critiques comme les autres ? Qu’est-ce qui fait qu’ils se trompent avec une telle constance ?

PJ : Mettons à part les renvois d’ascenseur, imaginons que ça n’existe pas. Je pense qu’il y a des critiques absolument sincères mais qui n’imagineraient pas fonctionner autrement, hors des valeurs établies, récompenser le livre dont tout le monde parle. C’est du conformisme intellectuel. Le Goncourt vole au secours du succès.

Si vous le branchez sur Marc Lévy, vous allez rire.

PV : Sur le web, quels sont les sites littéraires et critiques que vous consultez ?

PJ : Libres critiques. Un site sur la littérature de pointe. C’est très intéressant, on apprend plein de trucs. Avant j’aimais bien la vipère littéraire, mais il a cessé toute activité depuis qu’il a été dénoncé par Stalker. La vipère littéraire, c’était un très bon critique, qui officie à Chronic’Art. Je regarde Stalker aussi, bien qu’il m’énerve. C’est un blog de Juan Asensio, très érudit… Il se prend pour Léon Bloy. Il attaque des gens sur un ton apocalyptique. J’ai des rapports avec lui un peu… Disons que quand il s’en prend à des gens comme Haenel ou Meyronnis, je suis derrière lui, quand il s’en prend à Chevillard, beaucoup moins. Ça m’agace.

À suivre, le deuxième round, où seront abordées les valeurs crépusculaires de certaines œuvres (Chapsal, Angot, Super Picsou), la nuit de l’autofiction, avant l’aurore de Chevillard.

Vous pouvez également retrouver Pierre Jourde ici et dans son dernier livre « La présence », éditions Les Allusifs.

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Un certain mois d’avril à Adana, de Daniel Arsand

4 Oct

Flammarion

Lu par Anne

Moustache virilo-turque

Un certain sens du titre à rallonge


Avril, 1909 en Cilicie (pour ceux qui dormaient pendant les cours d’histoire de Mme Martin, ça se trouve en Turquie). Vahan Papazian retourne à Adana, la ville qui l’a vu grandir, orphelin recueilli par son oncle. On comprend très vite que Vahan fuit l’homme qui a juré sa mort, jadis son ami. Ce n’est pourtant pas le repos et la tranquillité que Vahan va trouver dans cette ville où depuis des siècles les Turcs musulmans et les Arméniens chrétiens cohabitent bon an mal an. Une malheureuse histoire d’amour entre un Turc et une Arménienne déclenche la colère aveugle de la communauté turque qui entreprend de massacrer, torturer, violer systématiquement tous les arméniens de la ville.

Dans la vallée d’Adana

Du potentat local au poète arménien, les prémices du génocide sont évoqués à travers une multitude de personnages forts, bouleversants, vivants. Grâce à l’écriture magnifiquement ciselée, lyrique et raffinée de Daniel Arsand, l’on perçoit non pas tant les motifs de cette haine destructrice que l’amour et l’espoir qui subsistent au coeur de l’inconcevable. Les causes du massacre, on les comprend bien vite. Tout autant que la haine irrationnelle qui anime les Turcs, haine que la littérature cherche à appréhender depuis longtemps, c’est l’espoir qui nous tient en alerte aux côtés des protagonistes et nous touche dans notre humanité.

Loin de chercher à faire pleurer gratuitement dans les chaumières, ce roman captivant est avant tout une élégie à la gloire de ceux qui vécurent à Adana.

La nuit n’éclaire pas tout, de Patricia Reznikov

22 Sep

Albin Michel

Lu par Anne

La moustache n'éclaire pas tout

Sombre et Glâbre

Forte d’un titre danielbalavoinien en diable, Patricia Reznikov a tout misé sur un jeu d’oppositions incongru, comme d’autres misent toutes leurs économies sur Scolie de Brassière dans la cinquième (sauf que eux auraient gagné) dans l’espoir sans doute de créer chez le lecteur une surprise plein d’admiration.

Le narrateur Benjamin Himmelsbar est un écrivain en panne d’inspiration qui rencontre dans un bar une jeune femme un peu allumée. Plutôt que de sombrer dans une sordide amourette trans-générationelle, Héloïse l’entraîne à sa suite dans la folle quête de ses origines à travers l’Europe. C’est plus original.

Un cruel manque de lampadaire

L’auteur conçoit hélas l’idée d’allier dialogues aussi plats que l’arrière-pays flamandAlors Héloïse, qu’est-ce que vous faites dans la vie ? Des études ? – Non, vous plaisantez, elles sont terminées depuis longtemps. En réalité, je passe presque tout mon temps à attendre. – A attendre ? Attendre quoi ? Qui ? – Aucune idée. – Cherchez… ») et les vers et pensées dudit Benjamin Himmelsbar (le titre est tiré d’un de ses poèmes, pas d’bol, Daniel !).

Si ça n’est pas détestable, c’est totalement dispensable. Et pour plagier Didier (Barbelivien), il faut laisser la nuit à la nuit…

Le système Victoria, d’Eric Reinhardt

21 Sep

Stock

Lu par Gaël

Le Système Ribadier 2

Duvet systémique

Il y avait une chose qui me gênait dans Le système Victoria, et que je n’arrivais pas à identifier. L’unanimisme, le concert de louanges, pour un livre très construit mais qu’on aura oublié dans quelques années ? Pas seulement. Jusqu’à ce que je voie une photo d’Eric Reinhardt. Et alors j’ai compris : ce livre est profondément, univoquement, exclusivement branché. Il est l’équivalent du jean cigarettes – coiffure destructurée – veste en tweed noire vintage : fondamentalement travaillé, sophistiqué, pensé, auto-référencé, riche, dense et pourtant glissant au travers des doigts comme de l’époque.

L’histoire a été racontée cent fois et mieux qu’ici : un quarantenaire, tâcheron de la mondialisation – il dirige le chantier de la tour Uranus à La Défense et n’est payé que 4000 euros par mois – rencontre une femme incroyable, Victoria de Winter, DRH d’un grand groupe industriel autant que désincarné (on ne saura jamais ce qu’il fabrique, à part des chômeurs), ogresse du sexe et des stock options. Ensemble, ils vivent une folle histoire, d’amour, de cul, on ne sait pas vraiment. Ce qui est bien, c’est qu’on a tout le temps de se le demander avec le héros. A la fin elle meurt.

Cet homme est furieusement tendance, comme le tweed.

Evidemment il ne faut pas se fier à ce synopsis volontairement moqueur, car le livre a une certaine profondeur. Mais il a le même problème que la veste en tweed. Elle évoque à la fois la bohème, l’actualité, un certain luxe néanmoins, et par-dessus tout ça, la conscience d’envoyer un message. Le livre est pareil : le héros s’interroge, il s’analyse, il analyse Victoria, mais n’est pas Zweig qui veut (lui-même ne l’est pas toujours…). Le manque de mystère aboutit d’ailleurs au point que l’acmé du roman ne s’en situe pas au dénouement – on le connaît au bout de quelques pages – ni dans l’amour que se portent les héros – il culmine tellement dès leur première nuit qu’il ne saurait s’élever plus haut, Uranus ou pas – mais dans l’explication du titre, du système que tout le livre vise à exposer dans tous ses rouages, y compris certains qui ne nous intéressent guère.

La forme redouble ce travail sur soi, en un texte constamment éveillé à lui-même. Ainsi, tout est allégorique. : Victoria ? Elle gagne, bien sûr ; mais à la fin elle meurt parce qu’elle incarne l’hubris, et puis qu’elle s’appelle quand même de Winter.

Ainsi, les deux héros font-ils systématiquement l’amour pendant des heures – et le héros n’éjacule jamais, même s’il bande dru. A quoi sert ce fantasme adolescent, à part à se positionner pour le prix Trop virilo ? Il n’y avait vraiment aucun autre moyen de décrire l’excès amoureux ?

Ainsi, tel un hommage simplifié à Lacan, l’entreprise de Victoria se nomme Killofer, tout à la fois tueuse et métallique. Et la tour du héros s’intitule Uranus, qui prononcé à la Britannique évoque un des appas de l’héroïne (tant qu’à faire fi du mystère, autant se débarrasser de la pudeur).

Au final, c’est beau comme du Escher, ou comme du baroque qui n’aurait pas réussi à s’oublier. J’ai fini par penser que les lourdeurs faisaient pencher la balance.

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Lu par Xavier

Au départ, il voulait l'appeler "Le système Josseline"

Le système pileux

C’est un livre dont on connaît l’issue des les premières pages. Victoria, DRH d’une multinationale, femme fatale, objet de désirs du personnage principal, va mourir de manière dramatique. Ce dernier, a ruiné sa vie en l’espace d’une relation passionnelle d’un an à peine. On est fixé. Ce qui compte, c’est comment l’histoire en arrive là. Pour la dérouler, Eric Reinhardt n’est pas avare en précisions. Il prend son temps le long des 520 pages qui composent le livre. Et c’est tout à son honneur. Là où certains se noieraient dans des détails plombants, ou pire allégeraient leur narration au moyen d’ellipses téléphonées, l’auteur est toujours juste. Parlant à l’intelligence de ses lecteurs et remplissant leur attente d’en savoir toujours plus, il décrit avec précision l’état d’esprit de ses personnages. Pas d’autofiction, pas d’élucubrations fantasques, mais un roman ancré sur le réel. Et probablement l’un des meilleurs de cette rentrée. A mon avis.

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Lu par Anne

Duvet victorien

Il y a des livres qui vous révèlent à vous-même. En l’occurence, si Le Système Victoria ne m’a pas convaincue de plonger la tête la première dans les joies de l’adultère, il m’a permis de me découvrir une âme d’électrice du MoDem. Oui, ce roman a dévoilé la centriste qui sommeillait en moi. Car je rejoins Xavier pour dire qu’Eric Reinhardt y décrit avec brio et justesse les tourments passionels d’un quadra lambda sans jamais qu’on ne le soupçonne nullement de faire étal de ses médiocres expériences personnelles.

A l’inverse, je partage avec Gaël le sentiment que Reinhardt a laissé filer son roman. On a l’impression qu’il a écrit un premier jet qu’il a soigneusement découpé puis recollé façon puzzle, laissant passer des incohérences et des tiques à la longue agaçants. Je soupçonne au fond Eric Reinhardt de partager avec le Prix Virilo une qualité majeure : le poil dans la main.

Je concluerai donc en bonne nouvelle adepte de François Bayroux : Eric Reinhardt est un grand auteur qui se néglige. Il n’y a qu’à voir l’état désastreux de sa barbe. Le jour où Reinhardt se taillera une moustache en guidon de vélo du plus belle effet, la face de son écriture en sera certainement changée.

Repas de morts, de Dimitri Bortnikov

19 Sep

Editions Allia

Lu par Lina

Ce livre ne vous laissera pas déjeuner en paix

Rasoir

35 pages sur les 188… Record battu ! Julien s’est arrêté à 5… mais je n’ai pas réussi à aller plus loin dans cette écriture drue, piquante et insaisissable comme une moustache russe…

De ce long monologue où l’on est très vite perdu dans le temps et dans l’espace, ne retenons que :
– Les premiers paragraphes trop virilo : « Je me masturbais quand mon père a appelé. J’avais la force de me lever pour baisser le son du porno. Il y avait même un chien joyeux comme un jeune ours et une femme qui avidement gobait son sperme »
– La quatrième de couv’ qui n’en dit pas trop sur le livre : « J’ai rien à faire là »
– Le prix relativement modique : 9€

Pour tous ceux qui voudraient en savoir plus, tâchez de battre mon record !

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Lu par Julien

...-moi-le-noeud ?

Rasoir

Rendons grâce à Dimitri pour son invention: la phrase en quatre mots. Avec sa variante, en cinq.

Fier comme un ours, notre cosaque en use et en abuse.

Perso, j’ai tenu cinq pages, avant de passer cul sec à la quatrième de couv’.

—- Nasedrovié!

Un garçon singulier, de Philippe Grimbert

10 Sep

Grasset

Lu par Julien

Rasoir psy

La Côte de Nacre, son sable, ses villas poussiéreuses… et ses écrivains. En l’occurrence une perverse qui scribouille des pages olé-olé (restons pudiques) et qui embauche notre héros, un jeune étudiant, pour s’occuper de son garçon « singulier » – aujourd’hui on dit autiste -, et de ses fesses à elle – c’est toujours ça de pris. Le roman se lit vite, avec des va-et-vient incessants entre la mémoire et le présent du jeune homme. C’est un ouvrage bâti sur l’émotion, le trio ado-femme-jeune homme, sur les duos singularité-normalité/passé-présent, sur la délicate construction de sentiments qui se dévoilent au fil des pages et l’inénarrable altérité d’autrui surtout quand il est « différent » mais non moins présent… Bref, c’est un roman de psy –Philippe Grimbert en est un-, et ça se voit, pour rester poli. Si on ne caressait pas le secret espoir de quelques lignes graveleuses entre le héros du roman et la MILF maléfique, on aurait fermé le livre bien plus tôt.

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Lu par Lina

Duvet de MILF

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