Pleurer des rivières, d’Alain Jaspard

24 Oct

Lu par… Jean-Marc

3 moustaches, allez 4

 

 

 

 

Alain Jaspard est un primo-romancier, comme Mériem, son héroïne, est primipare. Il est réalisateur, a fait des Tom Tom et Nana, adapté Le proverbe, Les Contes de la rue Broca, Le Prince de Motordu, et même tourné un film, pas vu, je le regrette rien qu’au titre et au casting: La frisée aux lardons, avec Bernadette Lafont, Michel Aumont et Bernard Menez. Son père, assistant de Gaston Gallimard, m’apprend Wikipédia, avait négocié les droits de Madame Bovary pour Jean Renoir. Rien que ça, on est indulgent. A 78 ans, Alain Jaspard s’essaye au roman. C’était ça ou sénateur, probable.

Mériem, jolie gitane blonde, la trentaine, a eu sept enfants avant d’accepter le subterfuge que lui propose Séverine, 43 ans, dessinatrice à succès, sans enfants, en mal d’enfants, rongée par le mal d’enfants. Elle est mariée à Julien, un brillant et riche avocat, qui a aidé Franck, le mari de Meriem, ferrailleur, entre autres, en comparution immédiate.

A la clinique, Mériem utilise la carte vitale de Séverine, elles sont contentes toutes les deux, on les prend « pour des gouines », Séverine aura son bébé, une fille, que Mériem nomme Noëlle, mais c’est moche, Noëlle, ce sera Lila, sans s, c’est plus classe.

Le sujet est casse-gueule. Pas évident la GPA sous ce mode-là, entre gitans désargentés et cadres sup’ épuisés par des années de PMA foireuse, un bébé qu’on achète 22.000 euros, le prix d’un camion, celui dont Franck a absolument besoin pour sa récup’ de ferraille.

« Voilà le marché, comme ça tout le monde y gagne, eux ils ont un enfant sans passer par le tube à essais, Franck il récupère un camion, ça coûte quoi, vingt mille euros, pour l’avocat qui se fait un paquet d’oseille rien qu’en parlant dans le tribunal c’est des miettes, pour Franck c’est son boulot dans la ferraille qui repart. Pas compliquée la vie. »

C’est un parti-pris, l’achat d’enfants et la non-lutte des classes, qui n’aide pas à l’appréhension du sujet. Et la question manichéenne, un môme destiné à la vie de camping-car à Argenteuil ne serait-il pas mieux dans un appartement près du parc Monceau ?, appelle une réponse par trop évidente. Julien a beau raisonner « en avocat », parler de « trafic d’être humains, de cour d’assises, de dix ans de prison », dire à sa femme qu’il a « consulté l’article 227 du code pénal, la loi est féroce », sa plaidoirie ne brille guère. Jaspard nous dit que la loi ne tient plus face au désir d’enfants. Et, malgré le marché conclus, malgré le rapprochement, le simulacre, il montre aussi que celui qui achète dispose. Meriem a vendu son bébé, elle perd aussi l’amitié de Séverine, à laquelle elle a vraiment cru, peut-être était-ce cela qu’elle offrait, son amitié, plus qu’un enfant.

« Et quand vont-elles aller dans un théâtre rouge ? C’est son obsession le théâtre aux fauteuils rouges à Mériem. Séverine n’avait pas trop le temps, elle devait finir son nouvel album, avec Lila elle était très occupée, Mériem sentait bien qu’elle allait devoir insister lourdement.

Elle reviendra une ou deux fois avant les vacances de Pâques, mais on ne parlera plus de théâtre et Séverine lui demandera d’espacer ses visites, il ne faudrait pas Mériem ait un retour d’amour maternel, qu’elle s’attache à Lila, pourtant Mériem respecte le contrat, c’est à peine si elle a fait un poutou au bébé, donner c’est donner, reprendre c’est voler, à la fin l’amitié entre pauvres Gitans et riches bourgeois c’est pas évident, elle est déçue Mériem. »

Alain Jaspard tisse ainsi un bouquin fait de monologues intérieurs, ou plutôt du cheminement des pensées des personnages, croisés en faux dialogues. Et ça fonctionne parfaitement, avec une écriture fluide, qui restitue des êtres foncièrement différents, dans cette étrange transaction. Car voilà, on a beau être primo-romancier, il y a ici un métier. Et il sait aussi camper les décors, croquer en quelques phrases une sage-femme, un policier, des malfrats, une soirée bourge. Évidemment, il soigne sa chute, plus surprenante et douce-amère qu’on n’aurait imaginé.

Un enfant, oui, on pourrait dire ça. Elle dit quel progrès. (© Duras, Le Camion)

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